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20/07/2021

Motu proprio : 5. le rite tridentin devenait "une impasse"

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Le théologien Grégory Solari (philosophe, chargé d’enseignement en théologie et formateur d’adultes auprès du Vicariat épiscopal de Lausanne) analyse pour cath.ch la décision du pape François de restreindre la célébration de la messe tridentine par son motu proprio Traditionis custodes du 16 juillet 2021 : 


Cath.ch ► Le pape François explique sa décision par un constat d’échec du motu proprio de 2007 Summorum Pontificum. Comment l’analysez-vous ?

Grégory Solari : À mon avis, l’échec ne vient pas tant du motu proprio de Benoît XVI, qui développait une large vision pastorale, que de sa lecture réductrice et archaïsante dans le décret de 2011 visant à clarifier l’objet et le champ de son application. Ainsi par exemple, le « missel de Jean XXIII » (rite tridentin) devient le « rite très antique ». Le choix unilatéral du missel de 1962, c’est-à-dire de la dernière édition du missel tridentin publiée avant le concile, est également significatif. La volonté de ne pas isoler le rite tridentin du concile Vatican II se trouve effacée.

Depuis l’indult de Jean Paul II en 1988 et jusqu’à Summorum pontificum, l’ancienne messe pouvait être célébrée par des prêtres qui avaient été formés dans l’ancien rite et qui avaient suivi la réforme de la liturgie. Peu à peu, ils ont été remplacés par des prêtres issus des fraternités qui se constituées après le schisme lefebvriste. Le problème, c’est que ces prêtres étaient exclusivement formés dans l’ancien rite.

Le décret de 2011, qui a rétabli tous les livres liturgiques tridentins, a renforcé l’écart qui existait entre l’enseignement du concile sur la liturgie et le rubricisme inhérent à la forme extraordinaire, comme aussi avec le missel de Paul VI (qu’ils ne célébraient et ne célèbrent toujours pas). En 2007, le motu proprio a été perçu non comme un geste d’élargissement mais comme une invitation implicite à revenir à l’ecclésiologie préconciliaire via la restauration du rite tridentin.

Sauf que Benoît XVI avait laissé ouverte la question du missel. Autoriser le missel de 1965, ou même celui de 1967, c’était empêcher une telle lecture (la chose n’était pas fixée dans le motu proprio). En choisissant l’édition de 1962 de manière exclusive, sans tenir compte de la pratique pastorale qui accompagnait la célébration de ce missel avant le concile, le décret de 2011 a verrouillé toute possibilité de fécondité mutuelle des deux liturgies. D’où cet effet de distanciation toujours croissante, que le pape François ne veut plus accepter aujourd’hui. 

► Ce n’est donc pas un problème de latin…

Ni de rite, ni même de messe : mais bien de vision de l’Église, puisque la liturgie constitue le miroir de l’Église. Derrière la coexistence de deux formes, en fait, nous trouvons la concurrence sinon de deux Églises, du moins de deux représentations de l’Église, de sa gouvernance, de son rapport avec le monde, du rapport des pasteurs et des baptisés, etc : 

– dans la vision tridentine, le prêtre doit veiller avant tout à la sanctification des fidèles par la distribution des sacrements. D’où la position centrale du prêtre, du sacerdoce sacramentel, la bipartition soigneusement cloisonnée entre la nef et les simples fidèles et le sanctuaire réservé aux clercs ;

– le concile Vatican II se concentre sur la «communion», avec les notions de Peuple de Dieu, de sacerdoce baptismal, de participation active, auxquelles s’ajoute aujourd’hui la synodalité, etc.

La liturgie est le ‘moment de vérité’ de la communauté. Elle doit être le témoignage, l’expression de sa mission, une mission qui s’enracine non dans le sacrement de l’ordre, mais dans le baptême. Or le rite tridentin, dans la structure du missel de 1962, ne me semble pas capable d’exprimer le caractère central de la grâce baptismale, tel qu’on le trouve réaffirmé par Vatican II.

► Un autre aspect que vous soulignez est que le pape François redonne leur responsabilité aux évêques, alors que Benoît XVI avait accordé cette concession en son titre de pontife romain.

Oui, le titre des deux motu proprio est significatif : des « summorum pontificum » (les « souverains pontifes »), la question de la liturgie revient aux « traditionis custodes » (gardiens de la tradition), c’est-à-dire aux évêques, dans l’exercice collégial de leur charge de docteur et de pasteur. Sa décision a donc un caractère clairement synodal. Pardonnez-moi cette tournure un peu familière, mais le pape leur dit implicitement : « faites votre boulot ! ».

Car en confiant de manière quasi exclusive la célébration de la forme extraordinaire à des fraternités sacerdotales monoritualistes, les évêques portent leur part de responsabilité dans la situation actuelle. On aurait dû veiller à former des prêtres diocésains capables de célébrer le rite tridentin. C’est ce que demande aujourd’hui le motu proprio du pape François. On a quand même le sentiment d’un très grand gâchis.

► La décision du pape François est néanmoins sévère et rude. Comprenez-vous l’émotion des groupes traditionalistes ?  

Oui, le pape est sévère : mais sa décision tombe après une consultation des évêques. Elle est motivée avant tout par des raisons ecclésiologiques. Encore une fois, on ne comprend rien au geste du pape si on ne voit pas qu’une disposition pastorale (le décret de 2011) avait rendu possible sinon de facto, du moins comme une tendance, la constitution d’entités ecclésiales tentées par une autonomisation croissante. Le rétablissement des livres liturgiques tridentins a fait resurgir progressivement une Église qui n’existe plus.

Or le pape François le répète souvent : le temps est plus important que l’espace. Ce n’est pas dans le passé que nous trouverons des solutions pour annoncer le Christ aujourd’hui. Je crois que la forme extraordinaire aurait pu y contribuer. J’en ai fait l’expérience à Genève. Mais à une condition : qu’elle soit célébrée sans réserves vis-à-vis de l’enseignement de Vatican II, du missel de Paul VI, des papes postconciliaires. Les groupes traditionalistes doivent faire leur examen de conscience. Et montrer aussi un peu d’humilité : beaucoup de fidèles ont été privés de la forme extraordinaire en raison de cette confiscation.

Quelles pourront être les conséquences pour les communautés traditionalistes ?

Mon sentiment, c’est que les changements ne vont pas se produire du jour au lendemain, ni de manière uniforme, car le monde de la forme extraordinaire est composite. Il va sans doute y avoir un phénomène d’émigration en direction de la Fraternité Saint Pie X (FSSPX), fondée par Mgr Lefebvre.

Il appartiendra aux évêques d’avoir une authentique attitude pastorale en direction de ce que j’appellerais les « victimes consentantes » de cette situation. A charge des évêques de faire la preuve que l’on peut aujourd’hui célébrer des liturgies régulières en latin et en grégorien, selon le rite de Paul VI. Le pire serait de nous retrouver dans une situation identique à celle que l’Église a connue après la réforme de 1969. Mais cela m’étonnerait. Les temps ont changé. Il faut faire droit à la beauté. Le pape François en parle, quand il évoque le « décorum » de la célébration. Les cœurs s’ouvriront. C’est tous ensemble que nous devons nous tourner vers le Christ. Là est l’orientation fondamentale, le commencement de toute liturgie.

Pour ce qui est des fraternités sacerdotales traditionalistes, je pense qu’à terme elles disparaîtront, car le chemin qu’elles ont choisi est une impasse ecclésiologique. Il y aura probablement de nouvelles scissions et fondations : mais sans pérennité assurée, on voit mal ce qui pourrait motiver encore longtemps des vocations. Souhaitons qu’elles trouvent une forme adéquate sous l’égide du dicastère de la Vie consacrée.

 

Propos recueillis par Maurice Page

https://www.cath.ch/newsf/gregory-solari-le-rite-tridentin-est-devenu-une-impasse/?fbclid=IwAR1amZZT89HAIWJXpzMPvBKYBPJnKz2l6NA4QG_RTQ1hdscp5cc5ITAhZqk

 

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Commentaires

MERCI AU PAPE

> Tout sévère qu'il soit et justement parce qu'il est sévère, le Motu proprio avec son effet de choc (dans le seul milieu catho) fait venir à la lumière des choses que personne n'osait dire. Par exemple ce que dit ici Gregory Solari. Merci à lui aussi.
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Écrit par : Martin Rousselot / | 20/07/2021

OUI, C'EST UNE IMPASSE

Oui : impasse ecclésiologique... et théologique, et catéchétique.
C'est dommage, parce que la transmission du catéchisme est bien faite dans les milieux tradi ; mais il ne peut structurellement pas être fiable, s'il ne prend pas en compte les textes de Vatican II ("boussole pour notre temps" dixit Benoit XVI !) et tous les (extraordinaires) développements théologiques qui en sont le fruit.
Alors que dans l'Eglise de France qui pratique la forme ordinaire du rite, peut-être que la transmission catéchétique est moins fiable, mais en ce sens le motu proprio du pape sur le ministère de catéchiste me parait une excellente nouvelle.

IM


[ PP à IM – Si un catéchisme parfait sur le plan théorique s'accompagne d'attitudes séparatistes (voire d'un rejet du second concile du Vatican !), il y a dans le groupe concerné un gros problème touchant à la théologie de l'Eglise. Les intégristes se croient hyper-orthodoxes, mais leur orgueilleuse obstination dans le refus est hétérodoxe. ]

réponse au commentaire

Écrit par : Isabelle Meyer / | 21/07/2021

à Isabelle Meyer :

> Beaucoup de traditionalistes américains font usage du catéchisme de Baltimore dans son édition de 1885, ignorant jusqu'à... Rerum Novarum (1891) ! En gros, on en reste à l'Église du Syllabus. Alors leur demander d'enseigner Nostra Ætate...
Cette évolution de deux Églises quasiment parallèles me fait parfois songer à celle des deux Chine : en 1949, les nationalistes chinois s'installèrent à Formose où ils se trouvent toujours tandis que les communistes fondaient à Pékin la République populaire. Culturellement parlant, les deux premières générations se comprenaient encore bien car elles avaient reçu une éducation similaire. À partir de la troisième génération, les repères communs s'effritent : il n'y a plus un seul groupe national que l'idéologie sépare mais deux groupes qui ne partagent plus grand-chose, y compris culturellement, sinon une langue commune.
Prenons garde à ne pas suivre le même chemin dans l'Église...
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Écrit par : Philippe de Visieux / | 21/07/2021

à Isabelle Meyer :

> Vous abordez la question (cruciale) de la transmission de la Foi aux jeunes générations. J'ignore ce qui se fait actuellement mais pour avoir grandi avec 'Pierres vivantes' à la fin des années 1980, il est à espérer que des efforts ont été faits dans ce domaine. Ce que KTO propose en matière de formation ('La Foi prise au mot') ou ce que l'on trouve sur RCF ('Halte spirituelle', 'Le B.A.-BA du christianisme') montre qu'une formation d'excellente qualité est disponible en permanence et gratuitement sur internet... sans qu'il soit besoin d'aller voir chez Lefebvre.

PV


[ PP à PV – D'autant que chez les lefebvristes l'ecclésiologie est lourdement déficiente. ]

réponse au commentaire

Écrit par : Philippe de Visieux / | 21/07/2021

https://www.ncronline.org/news/opinion/signs-times/latin-mass-not-going-away-soon

Belle analyse du P. Thomas Reese, S.J. : "Le défi auquel François est maintenant confronté est de savoir comment séparer les fidèles pieux attachés à l'ancienne liturgie des idéologues qui rejettent les réformes du Concile. Sa solution est de donner aux évêques locaux le pouvoir de séparer les brebis des boucs. Il a rendu aux évêques leur autorité traditionnelle quant à la liturgie qui est célébrée dans leurs diocèses, la même autorité qu'ils avaient sous Jean-Paul II. Les évêques peuvent encore autoriser la célébration de l'ancienne messe là où ils jugent qu'il existe un besoin pastoral, mais ils peuvent le refuser aux dissidents qui s'opposent aux réformes de Vatican II."
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Écrit par : Philippe de Visieux | 22/07/2021

FONTGOMBAULT

> Bonjour,
Je suggère la lecture du texte très équilibré du Père Abbé de Fontgombault, très détaillé dans l'analyse, véritable appel à une poursuite vers l'unité.
http://www.belgicatho.be/archive/2021/07/20/le-pere-abbe-de-fontgombault-il-faut-sortir-de-ce-combat-liturgique-qui-epu.html
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Écrit par : Catho1728 / | 23/07/2021

TÉMOIGNAGE DE PRÊTRE

> Je suis tombé par hasard sur cet article de blog, écrit par un prêtre belge il y a 5 ans. Vraiment très éclairant... et souvent amusant. En tout cas, Patrice, va tout à fait dans le sens de ce que vous développez :
https://www.diakonos.be/un-pretre-belge-temoigne-jetais-traditionaliste/
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Écrit par : Feld / | 30/07/2021

SOLARI EXPLIQUE

> https://radionotredame.net/emissions/legrandtemoin/27-07-2021/

M. Solari est intervenu sur Radio Notre-Dame il y a quelques jours. J'invite à écouter l'émission dans son intégralité car le philosophe y développe des points tout à fait éclairants.
Verbatim :
- "Benoît XVI voulait inclure le missel tridentin dans la continuité du Concile comme un élément organique de la Tradition de l’Église ; un document de 2011 qui voulait préciser certains éléments laissés en suspens dans le Motu proprio a fait littéralement faire un pas en arrière, c'est-à-dire que lexicalement quand Benoît XVI désignait la forme extraordinaire comme missel du bienheureux Jean XXIII, voulant par là souligner son enracinement dans le Concile et dans l'esprit et le projet conciliaires, le décret de 2011 choisit un lexique complètement archaïque et archaïsant : on parle du "rite très antique", les lectures doivent être dites en latin, sans aucun aménagement pastoral, sans aucune flexibilité. Ce qui se passe avec le décret de 2011, c'est qu'on verrouille l'esprit du Motu proprio de Benoît XVI."
- "Dans une communauté de l'Ouest de la France, le jour de la fête de [saint] Jean-Paul II, nous sommes allés à une messe dans la forme extraordinaire ; la communauté ne voulait pas faire mention de Jean-Paul II sous prétexte que c'était un pape qui avait atteint à la liberté religieuse."
- "Avec ce décret de 2011, aussi bien la forme elle-même est devenue un musée liturgique mais également les fraternités qui le célébraient."
- "Le pape émérite a signé le document [de 2011] ; on ne peut pas imaginer qu'on a fait ça derrière son dos. En revanche, je pense qu'il y a peut-être eu un abus de confiance. Il a cru que, concédant certaines assurances autour de la forme extraordinaire, certaines limites ecclésiologiques ne seraient pas franchies ; or cela n'a pas été le cas."
- "Benoît XVI s'est contredit lui-même. Ce qu'il ouvre dans le Motu proprio de 2007, il l'a fermé en 2011 purement et simplement."
- "Le décret de 2011 permet d'utiliser tous les livres liturgiques du concile de Trente, à commencer par le pontifical qui est le livre qui produit une Église, avec lequel on produit des prêtres selon l'esprit du concile de Trente. Le pontifical a fait ressurgir une Église : l’Église du concile de Trente au milieu de l’Église de Vatican II, d'où une collision de deux ecclésiologies, la constitution d'une Église dans l’Église."
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- "Quand j'ai écrit mon article dans 'La Croix' le 9 juillet, je n'imaginais pas que François irait aussi loin, soit aussi sévère. S'il l'a fait, c'est que la situation était suffisamment inquiétante pour qu'il prenne cette décision radicale. C'est une décision théologique."
- "Je connais quelques prêtres de la fraternité Saint-Pie-X, notamment un qui célébrait à Genève dans la forme extraordinaire. Ce prêtre avait la pratique pastorale de la fraternité Saint-Pie-X relative à la célébration de la messe tridentine. Quand il a vu les messes tridentines célébrées par la fraternité Saint-Pierre, il m'a dit 'mais nous ne célébrons plus comme ça depuis belle lurette !'. Il n'y a pas eu chez eux de stylisation de la forme extraordinaire. [...] Ils sont sortis de la communion, mais le paradoxe c'est que si vous voulez voir une messe tridentine célébrée comme on le faisait avant le concile Vatican II, sans idéologie, sans archéologie, sans stylisation excessive, avec un souci pastoral de bon sens, le paradoxe c'est qu'il faut aller voir ça chez la fraternité Saint-Pie-X."
- "Il y a déjà eu une scission dans la fraternité Saint-Pierre, où seize membres emmenés par Bruno Le Pivain avaient signalé à Rome des dérives. Rome est intervenue ; le supérieur avait été changé, cela avait secoué la fraternité. Le Motu proprio puis le décret de 2011 avaient reconstitué de l'intérieur la fraternité Saint-Pierre, pas elle seule mais surtout, ce qui a conduit à l'acte de François aujourd'hui."
- "J'aimerais qu'elle [la fraternité Saint-Pierre] fasse son examen de conscience."

Écrit par : Philippe de Visieux / | 03/08/2021

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