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13/10/2016

Le "petit manuel politique" des évêques de France

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Un document remarquable, à utiliser sans attendre :


 

 

"Notre société est devenue pluriculturelle" : titre donné par Le Monde à son entretien avec le président des évêques,  Mgr Pontier. C'est de quoi donner une fausse impression au lecteur.

Car l'entretien est loin de se réduire à ça... Et encore moins le livret du conseil permanent de la CEF  - Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique - qui est paru ce matin et motive l'entretien.

J'ai lu le livret. Il est remarquable :  "ni langue de bois, ni langue de buis", disait Gérard Leclerc ce matin à RND ! Ce n'est pas (comme le titre du Monde le fait croire) une ode à l'immigration heureuse. C'est tout autre chose : une analyse très ferme de l'impasse de la politique contemporaine, symptôme d'une société asservie au non-sens et à la marchandise.

Parmi les signes de ce non-sens, il y a la question des immigrés. Le Monde ne la voit que sous l'angle  de son  titre. Les évêques, eux, disent la réalité : la panne du "creuset républicain" dans lequel l'étranger "s'appropriait l'idée d'un pays avec des références historiques et culturelles partagées". Cette panne fait que la question de l'identité "travaille aujourd'hui la société française", constatent les évêques : "Qui suis-je vraiment ? A quoi est-ce que je crois ? Quelles sont les valeurs qui m'ont façonné et qui comptent pour moi ? D'où viennent-elles ?"  L'identité est nécessaire à l'individu et au peuple :  si notre société était au clair par rapport à elle-même, elle pourrait intégrer les "identités plurielles" qui demandent à s'agréger à elle. Mais elle n'est pas au clair !  Le creuset "n'intègre plus ou pas assez vite", constatent les évêques, et sa légitimité même est remise en cause par nos officiels : "il devient dès lors plus difficile de définir clairement ce qu'est un citoyen français, un citoyen qui s'approprie et partage une histoire, des valeurs, un projet..." Les évêques notent ailleurs : "Un idéal de consommation, de gain, de productivité, de produit intérieur brut, de commerces ouverts chaque jour de la semaine, ne peut satisfaire les besoins les plus profonds de l'être humain qui sont de se réaliser comme personne au sein d'une communauté solidaire."

D'où le malaise actuel : "certains restent en dehors du modèle français, étrangers à une communauté de destin". Ça touche en priorité les fils ou petit-fils d'immigrés (d'autant que cette immigration ne vient plus d'Europe).

Ça touche aussi des Français "de souche" : jeunes orphelins de toute culture, qui deviennent djihadistes parce que c'est la mode sur le Net ; ou jeunes "patriotes" qui sont en fait des ethnicistes, forme paranoïde de la quête-de-racines. Le malaise né de la panne du creuset national est "le terreau de postures racistes réciproques", constatent les évêques. La régression à l'ethnique est un sous-produit de la décomposition du politique...

D'où la perspicacité du document de la CEF : il veut ressusciter le politique, et il appelle "les habitants de notre pays" à cette tâche.

S'il faut le ressusciter, c'est qu'il est... mort. Pour les évêques, "la" politique" a tué "le" politique :

le politique, c'est en principe le service du bien commun : la conscience d'un "nous" qui "dépasse les particularités" ;

mais la crise de la politique (pratiquée en France depuis des décennies), c'est "une crise de confiance" envers ceux qui ont perdu le sens du bien commun pour se laisser aller à ce que l'on voit : "des ambitions personnelles démesurées, des manoeuvres et calculs électoraux, des paroles non tenues", des lois et réglements produits "dans la précipitation et le contexte de l'émotion"...  D'où "le sentiment d'un personnel politique coupé des réalités, l'absence de projet ou de vision à long terme, des comportements partisans ou démagogiques" : choses "injustifiables" devenues "insupportables".

C'est, disent les évêques, que "quelque chose d'essentiel s'est perdu ou perverti" - y compris la parole : "Aujourd'hui la parole a été trop souvent pervertie, utilisée, disqualifiée. Beaucoup veulent la reprendre, au risque de la violence, parce qu'ils ont l'impression qu'elle leur a échappé et ne se retrouvent plus dans ceux qui, censés les représenter, l'ont confisquée."

Pourquoi cette situation ? Asservie au discours consumériste, la classe politique a dilué le sens de la vie en société : elle s'est engrenée dans un système économique qui disloque la société en voulant n'y voir que "la somme d'intérêts juxtaposés", ce qui privilégie les plus forts...  "Une majorité de Français a le sentiment de vivre dans une société de plus en plus injuste" ; la France inquiète "comprend mal par exemple le salaire indécent de certains grands patrons pendant que l'immense majorité des petits entrepreneurs se battent pour que leur entreprise vive"  ; la pauvreté "ne cesse de se développer dans notre pays", avec ses conséquences "en termes de déstructuration de vie, en termes aussi de stigmatisation des pauvres..." ; les jeunes ont de plus en plus de difficulté à accéder au marché du travail, à tel point que "beaucoup ont l'impression que cette société n'a pas besoin d'eux" [1].

"Ainsi, dans toutes ces situations, les valeurs républicaines de Liberté, Egalité, Fraternité, souvent brandies de manière incantatoire, semblent sonner creux pour beaucoup de nos contemporains sur le sol national", constatent les évêques.

Face à tout cela, ils mettent en lumière l'action de tous ceux qui (comme le Secours catholique) se battent pour "réintégrer dans la communauté nationale et citoyenne ceux qui, silencieusement et loin des regards, en sont peu à peu écartés". Ils soulignent aussi - sans crainte d'irriter à gauche et à droite - la germination continuelle d'initiatives citoyennes et de "désirs de parole" qui peuvent être maladroits, instrumentalisés, voire dérapants, mais qui expriment (tous à leur manière) la vitalité d'une société cherchant à se libérer d'un système en ruines.

Au passage, les évêques signalent deux voies sans issue :

- "oublier ce qui nous a construits" (nier que notre société soit "profondément redevable à l'égard de son histoire chrétienne pour des éléments fondamentaux de son héritage"),

- ou (à l'inverse) rêver, soit "du retour à un âge d'or imaginaire"  [2], soit d'une Eglise de purs retranchés du monde... Les catholiques sont comme les autres citoyens : tous responsables de "dire clairement ce qui semble bon pour la vie en commun", soulignent les évêques, et cette liberté intérieure doit s'exprimer "même et surtout si elle est contraire aux discours ambiants et aux prêts-à-porter idéologiques de tous bords". Les évêques précisent : "S'il faut parfois donner un témoignage de fermeté, que celle-ci ne devienne jamais raideur et blocage. Elle doit être ferme proposition sur fond de patiente confiance que Dieu ne cesse d'avoir pour l'homme."

Les vraies solutions aux problèmes profonds de notre époque "viendront de cette écoute personnelle et collective des besoins profonds de l'homme", concluent-ils. Et le livret s'achève sur deux annexes : une série de questions destinées à susciter des débats autour de chaque partie du texte, et des points de discernement pour aborder l'année des élections.

Merci à nos évêques.

 

_______________

[1]  En effet : c'est l'idée de la "croissance sans emplois", comme on dit (off) au Medef.

[2]  Fonds de commerce d'une réacosphère à label "catho".

 

Commentaires

ÉVIDEMMENT

> 'Valeurs Actuelles' se déchaîne contre les évêques - dans un éditorial injurieux et gravement inexact, ce qui n'étonnera personne.
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Écrit par : a. ancelin / | 13/10/2016

@ PP

> ce compte-rendu de C. Chambraud, sur Le Monde.fr, est plus en phase avec votre lecture que l'autre titre que vous mentionnez :
http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/10/12/la-lecon-des-eveques-aux-responsables-politiques_5012646_1653130.html?xtmc=la_lecon_des_eveques&xtcr=1
Et il constituait la une du site hier soir (mercredi soir), entraînant une floppée de commentaires anticléricaux forcenés, certains souhaitant 'raccourcir' les évêques (sic), qui n'ont rien à dire sur la politique, comme chacun sait, et qui ne devraient faire rien d'autre que traquer les hordes de prêtres pédophiles dont ils sont responsables et coupables (je caricature à peine)...

Alex


[ PP à Alex :
- Cécile Chambraud est compétente et rigoureuse. D'où son papier.
- Le problème est dans l'habillage la présentation générale, orientée par la direction de la rédaction du 'Monde".
- Cf. l'édition papier datée d'aujourd'hui avec son énorme titre de une sur le "cri d'alarme des évêques", flanqué d'un sous-titre faisant croire que ce "cri" aboutit à une apologie banale du "pluriculturel". ]

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Écrit par : Alex / | 13/10/2016

'VALEURS ACTUELLES'

> L'édito de VA est également en ligne :
http://www.valeursactuelles.com/lettre-ouverte-aux-eveques-de-france-65715
Mais pourquoi y a-t-il encore des catholiques qui lisent ce truc ?

Feld

[ PP à Feld :
Et pourquoi y a-t-il encore des catholiques qui lisent des publications culturelles sourdement antichrétiennes, sous prétexte qu'elles sont "de droite" ?
Sans doute parce qu'il y a encore des catholiques qui ne sont pas chrétiens... ]

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Écrit par : Feld / | 13/10/2016

LEUR HAINE

> L'édito de VA transpire la haine... Comment ce journal peut il encore etre lu par nombre de "cathos" ? l'incohérence a ses limites.

Tangui


[ PP à Tangui - Si seulement c'était de l'incohérence ! Le drame est que ça n'en est pas :
ces "cathos"-là sont cohérents avec ce qui compte réellement à leurs yeux, et qui n'est pas l'Evangile. D'où leur déloyauté affichée envers le pape et les évêques. ]

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Écrit par : Tangui / | 14/10/2016

ÉCONOMIE

> Une question (sans arrière-pensée), en attendant que je puisse lire le document: aborde-t-il les aspects économiques, dont la récente publication d'un rapport d'experts sur la situation à la Poste (suicides à répétition) confirme qu'ils jouent un rôle majeur dans la dégradation de la vie collective ?
J'entends bien que le document des évêques est centré sur la politique mais, justement, n'est-ce pas une des responsabilités des politiques de prendre en compte cette racine du malaise français?
Et, au fond, n'est-ce pas plus central que la question "identitaire", qui me fait davantage l'effet d'un mécanisme de bouc émissaire? Ça va mal, et l'immigration s'offre comme une explication à tous nos maux, voilà qui est bien commode… Et ce n'est pas parce que les medias ne parlent que de ça que c'est la racine du problème…

Philarète

[ PP à Ph. - La réponse est oui. Et ce que vous dites est dans la perspective du document des évêques. ]

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Écrit par : Philarète / | 14/10/2016

ET POISSON

> Excellent article, merci !
Sinon, dans le même « Valeurs actuelles », on peut lire un entretien avec Jean-Frédéric Poisson, président du Parti chrétien-démocrate et candidat à la primaire de la droite, invitant à « en finir avec le cordon sanitaire autour du FN »(thèse pas nouvelle ?), qui « doit être considéré comme un parti comme les autres ». (http://www.valeursactuelles.com/en-finir-avec-le-cordon-sanitaire-autour-du-fn-65723 ; http://lelab.europe1.fr/jean-frederic-poisson-candidat-a-la-primaire-de-la-droite-envisage-un-rapprochement-avec-le-fn-2871085 .
Ce qui ne doit plus nous étonner ?
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Écrit par : Pepscafe / | 14/10/2016

LA FINALITÉ

> Tant qu'on confondra les moyens et la fin on n'y arrivera pas.
La finalité ça n'est ni la croissance, ni le PIB ; c'est le bien être de tous et de chacun (et pas d'un plus [ou moins] grand nombre).
Cela fait 40 ans qu'on a que ces objectifs en tête (et qu'on dit être en crise [budget en déséquilibre], alors que par définition une crise est passagère) et après avoir envoyé nos emplois d'ouvriers à l'autre bout du monde, ce sont nos agriculteurs qu'on est train de faire mourir :
https://francais.rt.com/economie/27489-crise-agricole-agriculteurs-detresse
(et les prochains seront ceux des services).
On veut nous forcer à nous endetter (pour ceux qui ne le sont pas déjà) pour acheter des biens qui en réalité deviennent des maux au nom de la sacro-sainte croissance, cela nous amène toujours plus vite vers le mur.
Hier 6 prétendants sur 7 souhaitaient plus de "liberté du travail" pour soi-disant plus de souplesse ; mais en fait le mot juste serait plutôt plus de déréglementation pour un plus grand asservissement au plus fort.
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Écrit par : franz / | 14/10/2016

EPISCOPUS DEFENSOR CIVITATIS

> Décidément, 'Libé' est un quotidien étonnant... Parfois, on y assiste à des "ruptures de ton" par rapport à la ligne habituelle.
Pour revenir au texte des évêques : c'est comme au Vème siècle; quand tout se casse la g..., l'Eglise est le dernier rempart de la civilisation.
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Écrit par : Feld / | 15/10/2016

LE C.T.M.F. APPROUVE LA C.E.F.

> Le Conseil Théologique Musulman de France (créé l'an dernier par des musulmans, et ayant donc plus d'autorité morale que le CNCM qui est une création artificielle) a salué ce travail des évêques dans une lettre diffusée hier sur un média musulman très consulté : http://oumma.com/223862/lettre-conseil-theologique-musulmans-de-france-a-conf
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Écrit par : Ren' / | 02/11/2016

> Vous verrez qu'il y en aura certains pour dire : "si des muz approuvent des évêques, ça prouve que les évêques trahissent l'Occident chrétien".
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Écrit par : maxoud / | 02/11/2016

> Nous aurons comme toujours 1) les accusations contre les évêques, ce que vous soulignez ; et 2) les accusations contre le CTMF (hypocrisie des musulmans, etc.). Mais en attendant, le fait qu'un organisme musulman réellement sérieux appuie autant la CEF est remarquable (cf la "lecture croisée" que je propose sur mon blog perso : https://blogrenblog.wordpress.com/2016/11/01/retrouver-le-sens-du-politique/ )
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Écrit par : Ren' / | 02/11/2016

"CONTRAT"

> Un point troublant: la référence répétée au "contrat social". On ne se dévoue pas à une "société" par qu'on y est liée par un contrat. On y vit en aimant des personnes et en étant attaché à une histoire, à des paysages, des modes vie, une esthétique, bref, à une civilisation, ou une expression particulière de la civilisation européenne.
Et pour ceux qui sont né ou ils vivent, une reconnaissance, une dette pour ces biens culturelle moraux et religieux que nous avons reçu.

PH


[ PP à PH - vous avez raison d'insister sur ce point. La notion de "contrat" a été substituée à celle de "coutume" il y a un peu plus de deux siècles, quand la bourgeoisie d'affaires (servie - déjà - par des intellectuels de marché) s'est emparée du pays. ]

réponse au commentaire

Écrit par : Pierre Huet / | 21/11/2016

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