16/03/2007

L’affaire Sobrino : comment les médias vous désinforment

medium_JonSobrino_1_.2.jpg Comparez ce que l'Eglise reproche réellement à Jon Sobrino (photo)  avec la version médiatique de l'affaire :


 

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1.   Le fait :  le jésuite Jon Sobrino n’adhère plus au Credo

 

« Rome, 14 mars 2007 -  La Congrégation pour la doctrine de la foi a  rendu  publique, le 14 mars, une "notification" concernant deux ouvrages du jésuite espagnol Jon Sobrino, théologien de la libération. Approuvé le 13 octobre 2006 par Benoît XVI qui en a ordonné la publication, ce document à caractère disciplinaire a été signé le 26 novembre 2006 par le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal William Levada. »  (Apic).

 

Cette  notification  porte  sur  deux ouvrages du P. Sobrino : Jesucristo liberador - Lectura histórico-teológica de Jesús de Nazaret, paru à Madrid en 1991, et  La fe en Jesucristo - Ensayo desde las víctimas, paru en 1999 à San Salvador. Ayant discuté en vain (de 2001 à 2005) avec le jésuite, le Vatican finit par constater que celui-ci s’écarte de la foi chrétienne sur des points aussi cruciaux que « la divinité de Jésus-Christ ; l’incarnation du Fils de Dieu ; la relation entre Jésus-Christ et le fils de Dieu ; l’auto conscience de Jésus-Christ et la valeur salvifique de sa mort ».

 

Rome publie cet avis pour informer le public chrétien, mais ne prend pas de sanctions contre Sobrino : celui-ci a déjà fait l’objet d’une suspense d’enseignement de la théologie dans son diocèse de San Salvador (c’est bien le moins !).  Cette mesure a été prise par l’archevêque du lieu, Mgr Fernando Saenz Lacalle.  La suspense cessera – indique le diocèse – si Sobrino « revoit ses conclusions sur un point fondamental de notre foi: la divinité de Jésus-Christ qui est vraiment le fils de Dieu fait homme ».

 

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2.  Comment les médias déforment l’affaire

 

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«  Vatican, 14 mars (AFP) - Le théologien de la Libération Jon Sobrino, un jésuite d'origine espagnole engagé dans la lutte pour les droits des défavorisés au Salvador, a été censuré par le Vatican qui a publié mercredi une mise en garde contre deux de ses livres consacrés à Jésus. Cette mesure est la première prise à l'encontre d'un théologien depuis le début du pontificat de Benoît XVI, mais la dernière en date d'une longue liste de condamnations de thèses de chercheurs catholiques jugées non conformes à la doctrine de l'Eglise. Ceux-ci ont souvent eu le tort de présenter une vision de la foi chrétienne plus ouverte aux exploités et moins centrée sur son berceau historique méditerranéen. La théologie de la libération, qui s'est développée à partir de l'Amérique latine dans les années 1970, veut unir la défense des valeurs chrétiennes à la lutte pour les droits des plus défavorisés (indigènes, paysans sans terre, prolétaires...).

Le porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi, membre de la compagnie de Jésus comme Sobrino, a précisé que la "mise en garde" publiée mercredi par la congrégation pour la doctrine de la foi n'est "ni une sanction, ni une condamnation" de Jon Sobrino. Cependant l'archevêque de San Salvador, Mgr Fernando Sanez [sic] Lacalle, membre de l'Opus Dei (un mouvement catholique conservateur particulièrement puissant en Espagne et en Amérique latine) a d'ores et déjà interdit d'enseignement et de publication le théologien jugé fautif. Jon Sobrino, né dans la Pays Basque espagnol en 1938, a été l'un des théologiens de la Libération les plus célèbres d'Amérique latine et jouit encore d'une grande notoriété. Son histoire est liée aux violences qu'a connues le Salvador dans les années 80, en particulier avec l'assassinat en 1980 de l'archevêque de San Salvador Mgr Oscar Arnulfo Romero. Jon Sobrino a lui-même échappé aux escadrons de la mort en 1989 ».

 

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Cette présentation des faits est totalement hors sujet. Par certains aspects, elle est même inexacte :

 

a) L’Eglise ne reproche pas à Sobrino son engagement social aux côtés des plus pauvres, mais ses opinions non chrétiennes à propos… de Jésus-Christ ;

 

b)  le christianisme ne repose pas sur des « valeurs » mais sur la foi en  la personne de Jésus-Christ : si cette foi disparaît de l’esprit du théologien, celui-ci n’est plus chrétien et ne peut certainement plus enseigner la théologie ;

 

c)  le fait que Mgr Saenz Lacalle appartienne à l’Opus Dei ne joue strictement aucun rôle dans le fait que Sobrino ait une christologie non chrétienne ;

 

d)  l’Opus Dei (contrairement à la légende installée en Europe) n’est pas engagé dans une lutte contre la justice sociale en Amérique latine ;

 

e)  Mgr Saenz Lacalle fait partie de ceux qui demandent la béatification de Mgr Romero, l’évêque des pauvres, assassiné par l’oligarchie salvadorienne ;

 

f)  Mgr Romero fut le premier évêque au monde à demander à Paul VI la béatification de Josémaria Escriva, fondateur de l’Opus Dei  (j’ai publié* l’hommage qu’il rendait à la spiritualité d’Escriva et de son œuvre) ;

 

g)  Mgr Romero désapprouvait l’aspect marxiste et déspiritualisé des « théologies de la libération » version Sobrino et autres : il disait n’avoir pas besoin de Lénine pour défendre les pauvres. C’est d’ailleurs lui que l’oligarchie voulait assassiner  – et non Sobrino, en dépit de ce qu'écrit l’AFP.

 

Voilà ce que l’on peut dire lorsqu’on connaît un peu la question. Et ce que ne disent pas les médias, parisiens ou bruxellois…

 

P.P.

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(*) L’Opus Dei – Enquête sur le « monstre » (Presses de la Renaissance, 2006).

 

 

Commentaires

" BIEN-PENSANCE "

> Merci pour ce véritable travail de journalisme, qui démontre de façon clair le traitement particulier rendu par les grands médias aux évènements liés à l'Eglise. Pareille volonté gratuite de nuire à l'Eglise relève de la bien-pensance la plus insupportable.

Écrit par : Quentin | 16/03/2007

LA CONSCIENCE DE JESUS

> Je suis bien entendu d'accord pour l'essentiel avec votre commentaire. Une réserve toutefois - mais il faudrait voir les textes des deux parties - sur l'affirmation concernant la conscience par Jésus de sa divinité; je suis de cet avis, mais certains théologiens ou prêtres disent par exemple que Jésus ne savait pas qu'il allait mourir (j'ai pris position contre cette affirmation dans un billet de mon site "Choisis d'aimer").

Écrit par : Philippe Lestang | 16/03/2007

FONCTIONNAIRE SUSPENDU

> Remarquez que dans chacune des affaires de ce genre, les médias (et les amis du "théologien" en cause) ne parlent jamais du fond du problème (la théologie) ; ils déplacent toujours la question, soit vers la politique (cas Sobrino), soit vers une mise en cause des "méthodes du Vatican" (toujours "abusives"). Quant au fond du problème, on l'escamote, comme si la divinité du Christ était une matière à option, tellement moins importante que le "droit à la parole" d'un professeur d'Eglise finalement suspendu pour hérésie flagrante.

S.

[De PP à S. - Sur le mythe des "méthodes abusives" de la congrégation pour la Doctrine de la foi : j'étudie la question dans mon livre "Benoît XVI et le plan de Dieu", paru aux Presses de la Renaissance en 2005. J'y examine spécialement les rapports entre le cardinal Ratzinger et les théologiens de la libération : dans certains cas, le dialogue entre eux a porté ses fruits. Dans d'autres cas, non. Mais il y a toujours eu dialogue ! La congrégation pratique des méthodes prudentes et bienveillantes depuis Vatican II. Ceux qui s'en prennent encore à elle (par la voie médiatique) sont ceux qui rejettent la notion d'orthodoxie et qui voudraient voir disparaître le Vatican, organe régulateur du catholicisme mondial.]

Cette réponse s'adresse au commentaire

Écrit par : S. | 16/03/2007

UN MECANISME

> Très bon article monsieur P de Plukett. Je crois que ce mécanisme est à l'oeuvre pour la Xième fois dans nos médias. Il me semble qu'une des armes favorites des médias contre l'Eglise (en dehors des scandales liés au sexe, ou de l'histoire tourmentée genre "Inquisition"), c'est précisément de faire croire à leurs ouailles que l'Eglise serait une coque dogmatique rigide et inflexible, en un mot une inhumaine machine à condamner et exploiter, tandis que toute personne qui "allège" son crédo est d'autant plus humaine (je dirais même, plus le point du credo amputé est important, plus la personne est humaine !!).
Mais je n'écrivais pas pour le commentaire. Simplement, j'ai fait un trackback de votre article sur le site VIV ( http://vitamivero.free.fr/spip/ ). J'espère que vous n'y voyez pas d'inconvénient. Merci pour vos commentaires éclairés. Ca fait du bien d'avoir des gens qui décryptent l'actualité d'un point de vue catholique.

Écrit par : Etch. | 16/03/2007

LE TEXTE

> Notification complète, avec les arguments de part et d'autre, sur le site du Vatican : http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/
documents/
rc_con_cfaith_doc_20061126_notification-sobrino_en.html

Écrit par : Paul | 16/03/2007

INFO

> Merci. Cette information m'avait totalement échappée. Grâce à vous, si un jour on l'évoque auprès de moi, je saurai un peu de quoi il retourne et serai en mesure de ne pas me faire servir la version AFPienne de l'histoire.
Ce qui vaut pour ce cas vaut pour d'autres que vous avez mentionné par le passé.
Encore merci et heureux que les blogs existent.

Écrit par : koz | 16/03/2007

JUSTICE

> La presse française nous fait encore une démonstration. Elle reproche au Vatican les travers de l'administration française, qu'elle refuse de voir.
Outreau, les disparus de Mourmelon, l'OTS, les disparues de l'Yonne, etc. La justice des hommes est vraiment un exemple pour tout juriste exigeant.

Écrit par : Qwyzyx | 16/03/2007

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