17/03/2026
La fête de saint Patrick, l'évangélisation antique et les entrelacs de la religion populaire

17 mars : la Saint-Patrick à travers le monde est l'occasion de réfléchir aux complexités historiques de l'évangélisation et de l'enracinement de la foi chrétienne dans les cultures des cinq continents. Exemple, ce qui s'est réellement passé en Irlande à partir du Ve siècle :
J'emprunte ce qui suit au remarquable ouvrage de Barrière, Gautier, Coviaux et Lehoërff : 'Les mondes du Nord' (Tallandier 2026, 653 p.) :
<< Le christianisme, profondément lié au monde romain et à sa culture, ne s'est pas imposé du jour au lendemain en Irlande. Les textes hagiographiques composés à partir du VIIe siècle sont pleins d'affrontements entre les missionnaires – Patrick surtout – et des "druides" et autres "prêtres païens" que les rois choisissent tantôt de soutenir, tantôt d'abandonner au profit de la nouvelle foi (...) La culture chrétienne qui apparaît au tournant du VIIe siècle et qui connaît son apogée au VIIIe siècle est hybride : héritière, à la fois, du nouveau savoir importé depuis l'Occident postromain – car les Irlandais lisent et copient avec enthousiasme les oeuvres d'Augustin d'Hippone, de Jérôme ou d'Isidore de Séville, mais aussi d'Ovide et de Virgile – et du savoir traditionnel et oral des savants irlandais, les filid. L'apport indigène ne constitue pas à proprement parler une "survivance païenne" qui ferait de l'Irlande une chrétienté de second rang, entachée de paganisme. Les Irlandais se veulent pleinement et authentiquement chrétiens, même si leur culture possède des traits qui les distinguent nettement des autres. Moins écrasée par le poids de l'héritage romain, l'Irlande chrétienne assume et affirme sa singularité.
Ainsi l'iconographie chrétienne irlandaise épouse les codes picturaux indigènes faits d'entrelacs et de motifs animaliers ; deux évangéliaires liés au monastère d'Iona, le Livre de Durrow (v.700) et le Livre de Kells (v.800), témoignent de cette réappropriation d'une tradition antérieure à la christianisation. De même, la langue irlandaise coexiste précocement avec le latin, y compris à l'écrit, jouissant d'une légitimité qui n'est accordée nulle part ailleurs en Occident aux langues vulgaires (...)
Si l'Irlande est un monde en soi, elle n'a rien d'un isolat. Dans le haut Moyen Âge, les Irlandais sont nombreux sur les routes maritimes et terrestres de l'Occident et de l'Europe du Nord. La culture irlandaise n'est donc pas seulement importatrice et adaptatrice d'idées et de textes en provenance du reste de la chrétienté : elle est aussi émettrice, diffusant autour d'elle son savoir original et ses innovations religieuses, que les voyageurs irlandais s'efforcent d'adapter aux conditions variées dans lesquelles ils s'insèrent... >>
Je reproduis ici des extraits d'un article du P. Julien Palcoux, curé de la cathédrale St-Tugdual de Tréguier, sur un aspect particulier de la christianisation de mythes et de traditions celtiques :
<< Chez les Celtes, le mois de février s’ouvrait par la fête d’Imbolc, où l’on célébrait une des plus grandes divinités féminines celtes : Brigid. Cette déesse dominait les arts, la guerre, la magie, la médecine. Elle était la patronne des druides, des bardes, des devins et des forgerons. Son nom signifie la Très haute, la Très élevée. En Irlande, sainte Brigitte de Kildare s’est progressivement substituée à la fête celte d’Imbolc. Brigitte avait pour père un roi et druide d’origine écossaise, et pour mère une esclave chrétienne baptisée par saint Patrick. Son père voulut la marier, mais elle refusa et voulut consacrer sa vie à Dieu en demeurant vierge. Elle s’établit non loin de Dublin où elle construisit une petite cellule dans un chêne (Kill-dare en gaélique : "l’église du Chêne") et regroupa quelques jeunes femmes qui voulurent observer la vie religieuse. Elle mourut au VIe siècle et son corps est enterré dans la cathédrale de Downpatrick au côté de ceux de saint Patrick et de saint Columkille, tous trois saints patrons de l’Irlande. Sa fête est célébrée le 1er février et la translation de son corps le 10 juin.
Son culte en Bretagne est ancien puisqu’on trouve trace de sa fête dans les manuscrits de Landevennec des IXe et Xe siècles, et son nom dans des litanies priées aux Xe et XIe siècles en Bretagne. Deux noms de lieux principaux lui sont attachés : Loperhet dans le Finistère et Berc’het dans notre paroisse. (...) En Irlande, on la voit aussi de temps à autre représentée avec une biche (...) On lui attribue une croix, dite croix de sainte Brigitte, faite de joncs ou de paille, constituée de quatre bras égaux qui convergent vers un centre. On rapporte que Brigitte, appelée au chevet d’un homme mourant, aurait tressé une croix à partir de brins de joncs trouvés au sol. En montrant la croix au mourant, elle lui aurait expliqué la foi chrétienne, ce qui l’aurait amené à se convertir avant de mourir. Cette croix dite de sainte Brigitte est devenue signe de protection spirituelle.
En ce mois de février où nous fêterons sainte Brigitte de Kildare puis la purification de Marie, devenue la Chandeleur, portons dans notre prière les religieux et religieuses que nous connaissons et demandons au Seigneur la grâce de vocations religieuses pour notre Église. >>

12:35 Publié dans Irlande, Témoignage évangélique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : irlande, celtes, christianisme


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