15/04/2026
Léon XIV face à l'OPA trumpiste sur la religion

L'image (IA) de Trump diffusée par lui-même en réplique au pape.
Attaques extravagantes de Donald Trump contre Léon XIV. Réponse calme et forte de Léon XIV. Le face à face entre Rome et la Maison Blanche est lourd de sens. Il s'agit de barrer la route à l'hérésie transatlantique du XXIe siècle :
L'homme tranquille du Vatican tient tête à l'Ubu de Washington, qui se voit lui-même en être surnaturel imposant les mains aux malades sur fond de bannière étoilée, de soldats et d'avions de chasse ! Léon face à Trump, c'est l'Évangile face à une imposture made in USA. Les médias en parlent beaucoup. Par exemple Le Monde (14/04) :
“ Quelques heures après les critiques que Donald Trump lui avait adressées, le pape Léon XIV a décidé de répliquer. « Je n’ai peur ni de l’administration Trump ni de dire le message de l’Evangile (...) C’est ce que l’Eglise est appelée à faire. » [Le pape a ajouté] : " Je n’ai pas l’intention d’entrer dans un débat avec lui... Le message a toujours été le même : promouvoir la paix. Je le dis pour tous les leaders du monde, pas uniquement pour lui. Nous cherchons toujours à en finir avec les guerres et à promouvoir la paix et la réconciliation... ». Le pape a aussi affirmé ne pas faire partie "des politiciens, [et] ne [pas] regard[er] la politique étrangère, comme [Donald Trump] appelle ça, avec la même perspective que lui ".
Explosion furieuse de Trump, relatée par tous les médias dont Le Monde :
"Le pape Léon est FAIBLE face à la criminalité, et catastrophique en matière de politique étrangère (...) Je ne veux pas d’un pape qui critique le président des Etats-Unis, car je fais exactement ce pour quoi j’ai été élu, DE FAÇON ÉCRASANTE, à savoir faire baisser la criminalité à des niveaux historiquement bas et créer le plus grand marché boursier de l’histoire..."
Et voici les deux phrases de Trump qui me frappent particulièrement :
"Léon XIV a été nommé pape simplement parce qu’il est Américain, et que [l’Eglise] s’est dit que ce serait la meilleure façon de gérer le président Donald J. Trump... Léon ne serait pas au Vatican si je n’étais pas à la Maison Blanche.”
Ces mots-là surprennent de sa part : pour une fois Trump dit quelque chose de vraisemblable.
Derrière les absurdités du président américain, en effet, apparaît une entreprise dont il n'est que l'outil. Cette entreprise est technologique et financière, drapée dans une idéologie étrange d'où procède une sorte d'OPA politico-religieuse sur le christianisme. Est-ce en partie pour barrer la route à cette OPA que les cardinaux, l'an dernier, ont élu Robert F. Prevost 267e successeur de saint Pierre ? C'est vraisemblable, parce que le péril de l'hérésie américaine devient sérieux à l'échelle du monde atlantique. Le fait que Trump voie en Léon XIV un rival politico-religieux s'éclaire sans doute de cette façon.
Ce qu'il y a derrière Trump, selon le sociologue de la tech Olivier Alexandre, c'est une alliance apparemment contradictoire : d'un côté les conservateurs classiques de la Heritage Foundation et du Claremont Institute ; de l'autre, des personnages-clés "issus de la tech, de l'intelligence artificielle et des cryptomonnaies – comme Peter Thiel, Marc Andreessen (l'idéologue en chef de la Silicon Valley) ou Elon Musk". Ce second groupe est le plus décisif. Musk, Thiel et Andreessen sont les chefs de file du courant libertarien de la tech qui refuse au politique le droit de réglementer le technologique et la finance. Ce courant s'infiltre au sein même du politique, dans l'intention de le priver de sa vraie mission (le service du bien commun) et d'en faire l'outil – autoritaire – de la révolution libertarienne, porte ouverte au règne d'une industrie numérique mégalomane.
Cette stratégie a une dimension pseudo-spirituelle que l'Eglise ne peut admettre et dont Peter Thiel est le porte-flambeau. C'est ce qu'explique le jésuite italien Antonio Spadaro dans un entretien à la revue en ligne Le Grand Continent (4/04) :
" S’approprier le divin, le mobiliser, en faire une ressource au service de la puissance, c’est cette logique que Léon XIV condamne dans des formes rhétoriques contemporaines — y compris, en effet, dans plusieurs communications de l’administration américaine..."
Interrogé sur la singulière visite de Peter Thiel à Rome pour y parler de l'Antéchrist (et sur son ambition déçue de rencontrer Léon XIV pour l'entretenir du même sujet), le P. Spadaro explique :
" L’homme qui a cofondé PayPal, créé Palantir — le géant de la surveillance civile et militaire —, financé Donald Trump dès 2016 et la carrière politique de J. D. Vance premier vice-président catholique républicain des États-Unis, est venu à Rome en tant que chrétien pour donner son interprétation de l’Antéchrist. Il n'y a rien d'anecdotique à cette venue... Thiel utilise des concepts théologiques avec une aisance qui trahit une certaine superficialité, même lorsqu’il semble s’exprimer avec érudition. (...) L'eschatologie est pour lui une chronologie politique, et l’Antéchrist, plus qu’une figure théologique, joue le rôle d’une possibilité historique concrète et identifiable. (...) Le paradoxe fondamental de sa pensée est qu’elle se présente comme un discours sur la fin des temps sans être — au sens strict — chrétienne dans son essence. Par exemple, tout au long de son séminaire, l’apocalypse n’est pas abordée comme une catégorie théologique — c’est-à-dire comme un discours sur Dieu et le salut — mais comme une pure et simple catégorie politique... Thiel ne nie pas la vérité chrétienne, il vient même jusqu’à Rome pour en disserter ! Mais il en isole un fragment, le détachant de tout le reste, et l’absolutise jusqu’à le retourner contre lui-même. C’est, en ce sens, la définition exacte de l’hérésie..."
L'hérésie politico-religieuse de Thiel est à l'oeuvre à travers Trump et inspire notamment ses dérapages guerriers. Le P. Spadaro le montre dans la lecture que Thiel fait de 1 Thessaloniciens 5,3 :
"Dans un premier mouvement, Thiel identifie « paix et sécurité » avec un discours politique contemporain précis : celui des institutions internationales, des organisations supranationales, de tout ce qui promet un ordre mondial stable, régulé, apaisé. Les Nations unies, l’Union européenne, les accords de désarmement, les traités climatiques — tout ce vocabulaire de la gouvernance globale devient, dans sa grille, la forme contemporaine de la « paix et sûreté ». Dans un deuxième mouvement, il associe cette paix qu’il a rendue suspecte à ce qu’il appelle la « paix injuste » ... En faisant de « paix et sécurité » la signature linguistique de l’Antéchrist, Thiel construit un dispositif rhétorique où tout appel à la désescalade, à la régulation, à la coopération internationale devient automatiquement suspect. Le mécanisme est redoutablement efficace : il suffit que quelqu’un emploie le mot « paix » pour que la grille thielienne l’oriente du côté de l’Antéchrist !"
N'oublions pas que Thiel est le fondateur de Palantir, firme numérique profondément impliquée dans les guerres de Trump. Son dispositif théologique sert ses intérêts économiques et ceux de la Silicon Valley, indique le P. Spadaro :
" Regardons vers quoi pointe systématiquement ce dispositif. La méfiance envers la paix comme slogan mensonger se transforme, dans l’Antéchrist de Thiel, en méfiance envers la régulation de l’intelligence artificielle — régulation qui promet de protéger, donc qui signifie la « sécurité » ; en méfiance envers les accords climatiques — qui promettent de préserver, donc qui disent « paix » ; en méfiance envers toute gouvernance technologique supranationale — qui promet de coordonner, donc qui dit encore « sécurité ». Or, Palantir, l’entreprise que Thiel a fondée et dont il reste l’un des principaux actionnaires, opère précisément dans l’espace que ces régulations cherchent à encadrer : la surveillance de masse, le traitement des données sensibles, les contrats avec les armées et les services de renseignement. Un ordre international plus régulé, plus coopératif, plus attentif aux droits numériques est un ordre dans lequel Palantir opèrerait sous davantage de contraintes. Un ordre fragmenté, compétitif, où la guerre s’étend et où chaque gouvernement doit avoir recours aux nouvelles technologies pour pouvoir tenir, est un ordre dans lequel ses produits sont plus demandés."
Pour Thiel, souligne le P. Spadaro, "régulation et principe de précaution préparent le terrain à l'Antéchrist". Tout ce qui ne va pas assez vite, tout ce qui s'oppose à l'accélération technologique permanente, ouvre la voie à l'Antéchrist... "Une question d'économie et de politique scientifique est ainsi transformée en lutte cosmique entre le Bien et le Mal... Dans cette lutte, Peter Thiel endosse le rôle du sauveur : il est l'investisseur qui accélère, l'intellectuel qui réveille, le gardien qui tient à distance le désastre".
Voilà le danger de cette hérésie américaine :
" La dignité de la personne humaine, le primat de la conscience, la protection des minorités ne sont pas des valeurs 'hyper-chrétiennes' [comme le dit Thiel de façon péjorative] à placer du côté de l’utopie irréalisable. Ce sont des conquêtes de la civilisation chrétienne, que Thiel sacrifie sur l’autel d’une géopolitique au service de ceux qui détiennent le monopole de la technologie et qui souhaitent aujourd’hui prendre le contrôle du processus politique... [Son but véritable :] accélérer la technologie, résister à toute régulation, construire les systèmes de surveillance qui rendraient possible exactement le pouvoir totalitaire qu’il dit craindre ".
À suivre :
la réponse catholique
à l'hérésie américaine
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(1) Communiqué du président de la conférence épiscopale des Etats-Unis, Mgr Paul S. Coakley : "Je suis consterné que le président ait choisi d’écrire des propos aussi désobligeants à l’égard du Saint-Père. Le pape Léon n’est pas son rival ; le pape n’est pas non plus un homme politique. Il est le vicaire du Christ, qui s’exprime à partir de la vérité de l’Evangile et pour le bien des âmes".

20:00 Publié dans PAPE LÉON XIV, Trump | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : léon 14, trump


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