27/05/2026
"Magnifica humanitas" (2) : le pape, défenseur de la cité

L'encyclique a déjà beaucoup d'écho. Avec netteté et clarté, Léon XIV explique d'abord pourquoi le pape de l'Eglise catholique intervient sur l'IA – et pourquoi ce qu'il en dit a une portée universelle :
Après l'effondrement de l'empire romain au V° siècle, l'évêque du haut Moyen Age assuma la charge protectrice du defensor civitatis ("défenseur de la cité"). Après le sabordage politique des post-démocraties occidentales, désormais vassales de la finance, le pape (évêque du monde ?) assume un rôle dont nos dirigeants séculiers sont incapables : faire contrepoids à la révolution de l'intelligence artificielle. Faire le tri entre les immenses apports de l'IA et ses immenses dangers. Et tenter de faire comprendre à nos gouvernants que le politique devrait reprendre la barre, pour protéger ce que met en péril le pouvoir aveugle laissé à l'IA : ces biens humains "si fragiles et précieux", disait Jean-Paul II, qu'on ne saurait les laisser à la merci des forces aveugles de la technique et du marché. C'est le message de Magnifica humanitas, première encyclique sociale de Léon XIV au début d'un pontificat qui s'annonce crucial. L'éditorial du Monde (27/05) le constate :
"Les avertissements de l'encyclique sont d'autant plus retentissants et nécessaires qu'ils sont adressés au monde entier, à un moment où les discours politiques éclairés sur les enjeux humains de l'IA sont rares [...] Qu'il faille une autorité religieuse pour rappeler avec force des principes humanitaires qui devraient être défendus par tous les régimes démocratiques, n'a rien de rassurant."
Oui : il n'est "pas rassurant" que M. Macron se soit lancé en aveugle et tête baissée, sans réfléchir aux conséquences, dans la surenchère libertarienne au tout-IA. Et si le pape "rappelle avec force des principes humanitaires", ce n'est pas parce que l'Eglise serait devenue une ONG depuis Vatican II (comme ne manqueront pas de le ressasser les intégristes). C'est, explique Léon XIV, que la doctrine sociale de l'Eglise "s’offre comme soutien au discernement commun, en aidant à reconnaître et à promouvoir ce qui sert la dignité des personnes, la vitalité des communautés et le bien de tous".
Le pape ajoute :
"Pour l’époque actuelle, marquée par des inégalités croissantes, la pression des marchés financiers, la crise environnementale et la méfiance envers la politique, cet enseignement reste d’actualité car il invite à juger chaque modèle de développement sur sa capacité à être inclusif et durable, à recomposer la relation entre économie et politique autour du bien commun et à reconnaître à la charité un rôle critique et générateur dans la vie publique".
Et aussi :
"Le paradigme technocratique s’est rapidement étendu ces dernières années, notamment sous l’effet de la diffusion de l’intelligence artificielle, des sciences cognitives, de la nanotechnologie, de la robotique et de la biotechnologie. En soi, ces innovations peuvent devenir une aide précieuse pour le développement humain intégral et pour la sauvegarde de notre Maison commune. Mais, précisément en raison de leur puissance, elles peuvent agir comme un accélérateur du paradigme technocratique et nécessitent un nouveau cadre spirituel, éthique et politique [...] En de nombreux cas, dans le contexte numérique, le contrôle des plateformes, des infrastructures, des données et de la puissance de calcul n’appartient pas aux États, mais à de grands acteurs économiques et technologiques qui, dans les faits, fixent les conditions d’accès, les règles de visibilité et les possibilités de participation. Lorsqu’un pouvoir d’une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public, et augmente le risque d’un développement faussé qui engendre de nouvelles dépendances, des exclusions, des manipulations et des inégalités [...] Face à (la) concentration du pouvoir dans le monde numérique, les grands principes de la Doctrine sociale deviennent des critères pour évaluer et discerner ce nouveau scénario : la dignité inaliénable de la personne, le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale. Ils nous invitent à vérifier si le pouvoir des infrastructures numériques et des algorithmes favorise réellement la participation et la responsabilité, protège les plus fragiles, assure un accès équitable aux opportunités et reste ordonné au bien de tous. Sur ces prémisses, nous pouvons désormais examiner de plus près ce qu’est l’intelligence artificielle, à quelles possibilités elle ouvre et quels risques elle comporte".
À suivre, dans notre lecture de l'encyclique :
* Les perspectives et les dangers de l’IA
* Que faire ?
* L'avis de deux jésuites

19:05 Publié dans Idées, Intelligence artificielle, PAPE LÉON XIV | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : intelligence artificielle, pape léon xiv


Commentaires
UN LIVRE
> Le récent livre de G. Bès, "La vie machinale (Pourquoi et comment résister à l'I.A.)", est aussi très intéressant.
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Écrit par : AlexS / | 27/05/2026
MAX SCHREMS
Pas encore eu le temps de lire l'encyclique mais j'ai converti le document au format .epub. L'encyclique se trouve en bonne place dans ma liseuse :-)
Notre Pape avait invité Christopher Olah (cofondateur d'Anthropic). A mon sens il aurait aussi du/pu inviter Max Schrems. Certes Schrems n'est pas un scientifique ou un développeur spécialisé dans l'IA mais son combat contre la marchandisation des données personnelles et de nos vies privées aurait certainement pu compléter la réflexion.
L'IA, ce n'est pas une histoire qui date de quelques années. Son histoire commence notamment avec Yann Le Cun. En France. C'est à dire au tout début d'internet et des logiciels libres. Tout cela ne forme qu'une seule montagne.
Et finalement, je crains que Léon XIV ait quand même raté quelque chose. J'aime bien la cohérence entre ce que l'on dit et ce que l'on fait : les deux sites internet du Vatican (vatican.va et vaticannews.va) devraient commencer par montrer l'exemple en abandonnant les technologies et services non respectueuses de la personne humaine.
Je suis à deux doigts de faire une lettre à Léon XIV, preuves à l'appui.
P.O.
[ PP à PO – N'hésitez pas, écrivez-la lui ! ]
réponse au commentaire
Écrit par : Pierre O. / | 28/05/2026
en complément :
> https://www.vaticannews.va/fr/eglise/news/2026-05/leocadielushombo-l-ia-ne-doit-pas-dicter-la-conscience-humaine.html
Alors il est plus qu'urgent que les technologies qui "entourent" les sites internet du vatican soient abandonnées.
Il ne faut plus que mon "clic" sur les articles que je lis soit "pisté", "tracké" "analysé",puis commercialisé, revendu puis rerevendu pour terminer chez des data brokers avec pour seul objectif : le marché.
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Écrit par : Pierre O. / | 28/05/2026
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