04/06/2026
'Magnifica humanitas' (6) : l'encyclique de Léon XIV impressionne même 'Le Monde'

"Il est urgent d’écouter l’alerte papale", écrit un éditorialiste du Monde ! Léon XIV est-il en train de susciter un courant mondial de résistance aux techno-fous néolibéraux qui entourent M. Trump ?
En général Le Monde est peu porté sur les encycliques. Pourtant, dès le 25 mai, le quotidien se montrait impressionné par Magnifica humanitas : le premier grand texte de Léon XIV "interpelle les personnes de bonne volonté, bien au-delà des fidèles catholiques, afin de réfléchir en commun à l'avenir d'un monde façonné par l'IA", écrivait Sarah Belouezzane. Ce qui la frappait surtout était l'insistance du pape sur le problème consitué par l'IA dans un monde néolibéral dominé par les géants financiers : comme le souligne le pape dans l'encyclique, "le pouvoir technologique prend un visage inédit", "essentiellement privé" donc "d'autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun". (N'en déplaise aux absurdes cathos libéraux-conservateurs habitant une Eglise imaginaire, l'Eglise réelle n'a jamais été libérale et – grâce à Dieu – n'est pas près de le devenir.
Dans Le Monde du 2 juin, l'éditorialiste Stéphane Lauer (photo) va encore plus
loin que sa consoeur. Sur un tiers de page, il titre : "IA, le pape Léon XIV comble le vide politique". Extraits de sa chronique :
<< La publication, lundi 25 mai, par le pape Léon XIV de l’encyclique 'Magnifica humanitas' (« Magnifique humanité ») « sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle [IA] », constitue un manifeste politique d’une portée inédite. Aucun gouvernement, aucune autorité de régulation, aucun think tank n’avait encore proposé une réflexion aussi aboutie et articulée sur cette révolution technologique.
Le souverain pontife se place dans la lignée de son lointain prédécesseur, Léon XIII, qui, en 1891, avec l’encyclique 'Rerum novarum' (« Des choses nouvelles »), proposait une réflexion sur la condition ouvrière pendant la révolution industrielle. Celle-ci avait fait exploser les vieilles solidarités, entassé des millions d’hommes dans des usines sans droit ni dignité, et donné naissance à une question sociale que ni le libéralisme ni le socialisme naissant ne parvenaient à résoudre. 'Rerum novarum' ne prétendait pas trancher le débat économique. Elle cherchait à fixer un horizon éthique.
Ce qui a été initié il y a cent trente-cinq ans, Léon XIV tente de le prolonger sur l’IA. Il s’agit d’alerter sur le risque d’une dilution de la dignité de l’individu, face à la promesse d’une efficacité désincarnée à l’ère de l’algorithme. Là où beaucoup plaident pour de l’attentisme, nourri soit par une fascination béate, soit par un catastrophisme rétif à une certaine modernité, le pape estime qu’il ne faut pas attendre que les processus technologiques arrivent à maturité pour chercher à les canaliser.
Inquiétude sourde
[...] L’individualisme contemporain rend plus difficile l’émergence de fronts communs capables de peser sur l’orientation du progrès technique. Pire encore, l’IA agit sur les ressorts mêmes de la réflexion humaine. Une technologie qui façonne l’attention, organise l’information et anticipe les comportements, aura toutes les facilités pour se déployer en neutralisant sa propre contestation. C’est cette inquiétude sourde que 'Magnifica humanitas' place au cœur du débat et c’est elle qui rend l’équation politique particulièrement difficile.
Le pouvoir politique est soumis à des injonctions contradictoires. D’un côté, la pression d’une course mondiale à la puissance algorithmique : [...] l’IA devient un attribut de la souveraineté, au même titre que l’énergie ou que l’armement. [...] De l’autre côté, une exigence tout aussi impérieuse, mais politiquement plus complexe à satisfaire : protéger l’humain, contenir les effets sociaux d’une technologie qui menace l’emploi, le financement de l’Etat-providence, fragilise la démocratie et accroît de façon insoutenable l’empreinte carbone. [...]
Face à l’IA, il y a la tentation, pour les gouvernements, de sacrifier la protection de la dignité humaine à l’urgence géopolitique, l’éthique à la compétitivité, le discernement à l’accélération. Afin de dépasser cette tentation, 'Magnifica humanitas' propose une grammaire (dignité, bien commun, solidarité, subsidiarité) pour lire une transformation qui dépasse l’économique.
Il est urgent d’écouter l’alerte papale. Car le danger est double. Celui d’une technocratie morale, où les principes humanistes servent d’habillage à une accélération inchangée. Ce que tentent déjà d’imposer les géants de l’IA au travers de discours lénifiants. Et celui, plus profond, d’une résignation démocratique face à une technologie présentée comme inéluctable.
[...] Pour le Vatican, il ne s’agit pas de freiner la technologie, mais de recréer les conditions politiques, culturelles et éthiques d’un usage maîtrisé. Qu’il faille attendre qu’une autorité spirituelle pose le débat en ces termes en dit long sur l’affaiblissement d’un pouvoir politique, qui peine à se hisser à la hauteur des enjeux.
Le paradoxe est cruel : en refusant toute forme de contrôle au nom de la souveraineté et de la croissance, comme c’est le cas actuellement dans l’Amérique de Trump, le politique s’expose au risque même qu’il prétend conjurer. [...] L’histoire regorge de ces aveuglements où l’absence de garde-fous a fini par provoquer un retour de bâton bien plus destructeur que la régulation initialement refusée. Il est urgent d’écouter l’alerte papale. >>
Prochaine note :
* La philosophe, le pape, l'IA et le politique

11:13 Publié dans Idées, Intelligence artificielle, PAPE LÉON XIV | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : léon xiv, intelligence artificielle


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