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03/06/2026

'Magnifica humanitas' (5) : défis théologiques et sociaux

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L'encyclique lue par Alban Massie s.j. et Emmanuel Tourpe :

https://www.nrt.be 


[…] Transformation du travail, concentration des pouvoirs économiques et technologiques, mutation des formes de pensée, redéfinition de l’humain, défis spirituels d’une culture dominée par la technique : à travers ces questions, Magnifica Humanitas apparaît comme une étape majeure de la doctrine sociale de l’Église à l’heure de l’intelligence artificielle. 

L’Église face au défi de l’intelligence artificielle

[…] La puissance de calcul des ordinateurs contemporains, jointe à la découverte des architectures dites « transformers » en 2017, a rendu possible l’apparition des Large Language Models (LLM), capables de traiter le langage naturel avec une efficacité inédite. Beaucoup y voient déjà une révolution comparable à l’invention de l’écriture, de l’imprimerie ou de la machine industrielle. 

Léon XIV situe explicitement cette mutation dans le prolongement des res novae affrontées par Léon XIII : « la numérisation, l’intelligence artificielle (IA) et la robotique sont en train de transformer rapidement et profondément notre monde » (Magnifica Humanitas, n. 4). Il affirme encore que l’intelligence artificielle ne doit pas être considérée « comme un thème annexe ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l’intérieur les catégories de la Doctrine sociale » (n. 17).

L’enjeu fondamental est donc bien loin d’une simple innovation technique. On pense au mythe d’Icare qui racontait déjà l’ambition humaine fascinée par sa propre puissance : grâce à la technique inventée par Dédale, l’homme croit pouvoir s’affranchir de sa condition. Mais Icare, grisé par la possibilité nouvelle de voler, oublie la mesure, s’approche du soleil et précipite sa propre chute. Le transhumanisme contemporain relit souvent ce mythe à l’envers : là où la culture ancienne voyait un avertissement contre la démesure, notre époque célèbre volontiers « l’Icare qui a réussi », persuadée qu’aucune limite ne doit demeurer infranchissable.

L’introduction de l’encyclique donne à cette intuition une profondeur biblique : l’humanité est aujourd’hui placée devant « un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble » (n. 1). Plus loin, le pape met en garde contre « l’absolutisation de l’humain et sa prétention à l’autosuffisance » (n. 7).

[…] Les investissements gigantesques engagés par les États-Unis, la Chine et les grandes entreprises technologiques montrent que l’IA est devenue un enjeu de puissance mondiale. Même si certains doutent encore de la viabilité économique de cette nouvelle économie numérique et craignent une gigantesque bulle spéculative, tout indique que l’IA transformera profondément le travail, l’éducation, la recherche, l’économie et jusqu’à la manière dont l’homme se comprend lui-même.

Transformation du monde du travail

[…] Pour la première fois dans l’histoire, une technologie ne remplace plus seulement la force physique de l’homme, mais touche directement certaines fonctions intellectuelles : rédaction, traduction, diagnostic, programmation, recherche documentaire, analyse juridique, création graphique ou musicale. L’automatisation ne concerne plus uniquement les tâches répétitives des ouvriers ; elle atteint désormais les professions qualifiées et les métiers de la connaissance.

[…] Léon XIV souligne précisément que les nouvelles technologies « façonnent les processus décisionnels et marquent profondément l’imaginaire collectif » (n. 4). L’encyclique insiste également sur la nécessité de préserver « la dignité du travail dans la transition numérique » et de construire « une économie qui valorise la dignité » (n. 157).

Plusieurs observateurs évoquent déjà le risque d’une « dépossession cognitive » du travailleur : l’homme ne serait plus acteur de son activité mais simple auxiliaire de systèmes algorithmiques qu’il ne maîtrise plus. La question n’est donc pas seulement économique. Si le travail humain perd sa dimension créatrice, relationnelle et personnelle, alors c’est une part de l’humanité elle-même qui risque d’être atteinte.

On comprend pourquoi l’Église insiste désormais sur la nécessité de maintenir la primauté de la personne sur les logiques techniciennes et productivistes. La technique ne peut devenir la mesure de l’homme. L’homme vaut plus que son utilité économique.

Enjeux financiers et politiques 

L’IA représente également un enjeu financier et géopolitique colossal. Les sommes investies dans ce domaine atteignent des niveaux inédits. Les grandes puissances mondiales considèrent désormais l’intelligence artificielle comme un instrument stratégique majeur. Mais cette concentration de puissance pose des questions inédites. Quelques entreprises privées disposent aujourd’hui d’une capacité d’influence culturelle, économique et politique que les États eux-mêmes peinent parfois à contrôler. Les données personnelles, les infrastructures numériques et les capacités de calcul deviennent les nouveaux instruments du pouvoir. Léon XIV note avec inquiétude que « les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements » (n. 5). Le pape ajoute que « le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé » (n. 5).

[…] L’IA pourrait devenir un outil de surveillance massive, de manipulation des opinions, de contrôle des comportements ou d’automatisation des décisions politiques et militaires. Les débats autour des armes autonomes, des systèmes prédictifs ou de la désinformation générée par l’IA montrent que la question n’est plus théorique. Léon XIV rappelle alors que les choix technologiques engagent une certaine vision de l’homme et de la société. Ils nécessitent donc un discernement moral et politique. « Il faut engager un discernement commun capable de s’enraciner dans les fondements spirituels et culturels des transformations en cours » (n. 6).

 
La tentation de réduire la pensée au calcul

Les systèmes génératifs produisent des textes, des images, des raisonnements et des analyses qui donnent parfois l’impression d’une véritable intelligence. Beaucoup en viennent alors à identifier la pensée humaine à un simple traitement algorithmique de l’information. Mais réduire la pensée au traitement de l’information risque de modifier progressivement notre propre compréhension de l’intelligence humaine. Le danger est alors double. D’une part, surestimer les capacités réelles des machines ; d’autre part, et plus profondément encore, sous-estimer l’intelligence humaine elle-même. Une culture dominée par les logiques algorithmiques pourrait habituer l’homme à une pensée fragmentée, rapide, automatisée et dépendante des systèmes numériques. Léon XIV dénonce explicitement « la prétention d’un langage unique – y compris numérique – capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances » (n. 10). […] L’homme n’est pas un simple processeur d’informations : son intelligence est incarnée, relationnelle, ouverte à la vérité, au bien, à la beauté et à Dieu.

Les jeunes générations commencent d’ailleurs à exprimer une forme d’inquiétude ou de lassitude devant ces technologies omniprésentes. Plusieurs universités américaines ont vu apparaître des réactions hostiles lorsque l’IA est présentée comme l’avenir inévitable de l’éducation. Beaucoup pressentent confusément que l’usage massif de ces outils transformera non seulement les contenus du savoir, mais aussi les structures mêmes de l’attention, de la mémoire et du raisonnement.

L’homme réduit à la performance

Derrière ces évolutions apparaît une question plus profonde encore : qu’est-ce que l’homme ? L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement les outils ; elle modifie la manière dont l’homme se comprend lui-même. Le rêve transhumaniste d’un homme augmenté, débarrassé de ses limites biologiques, tend progressivement à considérer la vulnérabilité, la dépendance, le vieillissement ou même la mortalité comme de simples défauts techniques à corriger. […] la vie n’est plus reçue comme un don, mais envisagée comme un matériau programmable et perfectible.

Or la tradition chrétienne affirme au contraire que la vulnérabilité appartient à la vérité de l’homme. L’être humain ne se définit ni par la performance ni par l’efficacité. Il est un être relationnel, appelé à la communion, à la filiation et au don de soi. L’encyclique insiste avec force sur ce point : « La véritable réalisation ne naît pas de la suppression des fragilités, mais d’une croissance harmonieuse » (n. 12). Léon XIV met en garde contre « l’illusion d’une technique promettant de nous libérer de toute fragilité » (n. 12).

C’est pourquoi le discernement chrétien sur l’IA ne consiste pas à opposer l’homme à la machine, mais à défendre l’intégralité de l’humain. La grandeur de l’homme réside moins dans sa puissance que dans sa capacité à connaître, aimer, contempler et entrer en relation.

Les enjeux spirituels

Ces questions conduisent finalement à un enjeu spirituel décisif. Une société fascinée par les performances des machines risque progressivement d’oublier les dimensions contemplatives, morales et spirituelles de l’existence humaine. […] Une culture dominée par l’efficacité algorithmique pourrait perdre le sens de la gratuité, du silence, de la contemplation et même de la vérité.

[…] Les sciences, les arts et les techniques ne sont pas condamnés en eux-mêmes. Mais ils doivent être purifiés et réorientés. Cette réorientation suppose précisément un passage pascal. La culture doit traverser la mer Rouge. Elle ne peut se sauver elle-même. Elle doit accepter d’être jugée, purifiée et dépassée par une vérité qui ne vient pas d’elle-même. Léon XIV reprend directement cette perspective augustinienne lorsqu’il oppose Babel à Jérusalem : « le premier choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem » (n. 9). Le pape invite à éviter « le syndrome de Babel » (n. 10).

[…] La culture humaine ne trouve son accomplissement ni dans la puissance ni dans la maîtrise totale, mais dans ce qui la dépasse et pourtant l’attire. Pour Augustin, ce centre est le Christ. Non pas comme limite extérieure imposée à la culture, mais comme vérité intérieure qui l’oriente et l’accomplit. Le Christ n’abolit pas l’intelligence humaine ; il lui donne sa juste mesure et sa finalité véritable.

Les enjeux sont immenses : transformation du travail, concentration financière et géopolitique du pouvoir, mutation des formes de pensée, redéfinition de l’humain, crise spirituelle de la culture contemporaine. C’est pourquoi beaucoup attendaient cette encyclique comme une nouvelle formulation de la doctrine sociale de l’Église à l’heure décisive de l’intelligence artificielle. Face à une révolution qui touche désormais l’esprit humain lui-même, l’Église entend rappeler que « nous avons le devoir urgent de rester profondément humains » (n. 15). […] La fascination pour la puissance technique peut faire oublier l’essentiel : la vérité concrète de la condition humaine, le travail, la relation, la fragilité, l’attention au réel. En même temps, pendant que l’homme contemple sa propre puissance technologique, il peut devenir aveugle à la chute silencieuse de son humanité. L’encyclique de Léon XIV est vraiment bienvenue !

(Extraits de l'article d'A. Massie et E. Tourpe dans Les Nouvelles Théologiques)

 

À suivre, la note 6 :

* L'encyclique impressionne même Le Monde

 

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