18/07/2026
Rendre justice à la pensée de Marc Bloch

Revenons un instant sur la panthéonisation de Marc Bloch le 23 juin : tout n'a pas été dit dans les discours officiels ni les chroniques des journaux. Loin de là. Parce que la profondeur de pensée de cet historien patriote est étrangère à la mentalité des élites actuelles :
Discours et articles ont rendu hommage à son héroïsme. On a voulu aussi rendre hommage à sa pensée. C'est une pensée large. Mais la "pensée étroite" qui domine aujourd'hui ne peut envisager l'objectivité et la complexité de la pensée historienne de Marc Bloch... Les officiels, les chroniqueurs du Monde et certains descendants de l'historien (1) n'ont eu qu'un souci, gommer dans Marc Bloch ce qui désoriente leur propre mentalité. L'historien des Rois thaumaturges voit le passé français comme un tout (complexe) : mais ses commentateurs du 23 juin n'aiment pas cette notion. Elle leur paraît trop inclusive. Ils voudraient bien que Marc Bloch n'ait pas écrit dans L'Étrange Défaite la fameuse phrase sur le sacre de Reims et la fête de la Fédération : phrase, disent-ils, récupérée aujourd'hui par les "nostalgiques du roman national" ! Mais que veut dire ce mot creux ("roman national") ? Et ont-ils seulement lu L'Étrange Défaite ? La phrase en question figure dans la page 188, qu'il faut lire en entier pour saisir la pensée de l'auteur. Voici cette page. C'est à propos du Front populaire :
<< Quelles qu'aient pu être les fautes des chefs, il y avait, dans cet élan des masses vers l'espoir d'un monde plus juste, une honnêteté touchante, à laquelle on s'étonne qu'aucun coeur bien placé ait pu rester insensible. Mais combien de patrons, parmi ceux que j'ai rencontrés, ai-je trouvés capables, par exemple, de saisir ce qu'une grève de solidarité, même peu raisonnable, a de noblesse : "Passe encore, disent-ils, si les grévistes défendaient leur propre salaires". Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. Peu importe l'orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l'enthousiasme collectif suffit à les condamner. Dans le Front populaire – le vrai, celui des foules, non des politiciens – il revivait quelque chose de l'atmosphère du Champ de Mars au grand soleil du 14 juillet 1790. Malheureusement, les hommes dont les ancêtres prêtèrent serment sur l'autel de la patrie avaient perdu contact avec ces sources profondes. >>
J'ai mis en gras les deux phrases que l'idéologie actuelle ne supporte pas. Elles concernent les mouvements populaires de 1936. La première phrase (sur le sacre de Reims et la fête de la Fédération) replace les grèves de solidarité de mai-juin 36 dans le flot multiséculaire, dit-il, de "l'histoire de France" (2). Or cette perspective est étrangère aux esprits actuels : pour le président de la République, par exemple, la France se réduit à la période des "Lumières" (3). Pour LFI et nombre de journalistes, elle se réduit à une série de hontes que "le roman national" chercherait à cacher... La perspective de Marc Bloch est étrangère aux méprisants chroniqueurs du Monde, pour lesquels la seule idée de continuité et de sources profondes – même en tenant compte des tensions et des complexités – est condamnable en soi.
Les hommages parisiens à l'historien tué par l'occupant sonnaient donc faux. Qui de leurs auteurs serait capable d'écrire ceci, que j'extrais du Testament de Marc Bloch (1941) ?
<< Étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable, en vérité, d'en concevoir une autre où je puisse respirer à mon aise, je l'ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces (4). >>
Voilà la leçon de Marc Bloch. Celui qui a des oreilles, qu'il entende !
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(1) Deux jeunes adultes visiblement branchés LFI.
(2) Terme dont use Marc Bloch et qui est proscrit aujourd'hui.
(3) Mais que connaît-il des Lumières, à part le mot ?
(4) Quatre citations à l'ordre de l'armée en 1914-1918. Et une citation en 1940...

11:25 Publié dans Histoire, Idées | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : marc bloch


Commentaires
"UN HOMMAGE SINCERE"
> Merci de nous remettre les choses en perspective pour donner à Marc Bloch un hommage véritable et sincère et non frelaté comme celui qu'on cherche à nous vendre.
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Écrit par : Bernadette / | 18/07/2026
S'INSCRIRE DANS LE TEMPS LONG
> Cher Patrice,
Merci pour cet éclairage qui a une grande pertinence quelques semaines après la panthéonisation de Marc Bloch bien sûr, mais surtout après la fête nationale célébrée ce 14 juillet. Je prends bonne note de ces compléments pour bien restituer l'héritage de Marc Bloch que je suis en train de relire.
Son message est également audible dans le plus jeune des départements français dans lequel je suis en fonction.
S'inscrire dans le temps long n'est malheureusement plus "à la mode" pour beaucoup de nos compatriotes et de nos élites.
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Écrit par : Renaud Voyer / | 19/07/2026
POUR DIT
> Voilà qui est envoyé ! Et ça fait du bien !
Qu'Ils se le tiennent pour dit !
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Écrit par : Fondudaviation | 19/07/2026
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