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28/06/2022

Incapables de commenter un beau texte, plusieurs milliers de candidats au bac insultent et menacent son auteur

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Le livre d'où venait le texte...

La romancière Sylvie Germain a été violemment prise à partie sur TikTok par une foule de lycéens ignares et furieux... Ma chronique à Radio Espérance (Auvergne Rhône-Alpes) :


<<  Voici un signe des temps. Cette année dans les lycées, au cours de français, les élèves des filières générales avaient étudié (en principe) “le roman et le récit, du Moyen Âge au XXIe siècle”.  Au bac ils ont eu le choix entre une dissertation et un commentaire de texte. Le texte, vingt lignes, était tiré du roman Jours de colère de Sylvie Germain : il s'agissait de neuf frères d’autrefois élevés dans les forêts du Morvan. Les candidats devaient interroger la manière dont ces hommes avaient été façonnés par leur environnement. Résultat : des milliers de lycéens ont été incapables de faire le commentaire. Mais ensuite, sur Twitter, Instagram et TikTok, ils se sont déchaînés en insultes et menaces contre l'auteur du texte : "Sylvie, sache que des millions de personnes te détestent...", "J'espère que t'es en fin de vie parce que je vais pas avoir la moyenne...", "On va se donner rendez-vous dans la forêt nous aussi Sylvie tu vas voir..."  Et je passe sur l’orthographe.

Voilà pourtant un extrait du texte de Sylvie Germain : Ils avaient été élevés davantage parmi les arbres que parmi les hommes, ils s’étaient nourris depuis l’enfance des fruits, des végétaux et des baies sauvages qui poussent dans les sous-bois et de la chair des bêtes qui gîtent dans les forêts ; ils connaissaient tous les chemins que dessinent au ciel les étoiles et tous les sentiers qui sinuent entre les arbres, les ronciers et les taillis et dans l’ombre desquels se glissent les renards, les chats sauvages et les chevreuils, et les venelles que frayent les sangliers. Des venelles tracées à ras de terre entre les herbes et les épines en parallèle à la Voie lactée, comme en miroir. Comme en écho aussi à la route qui conduisait les pèlerins de Vézelay vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils connaissaient tous les passages séculaires creusés par les bêtes, les hommes et les étoiles…”  

Cette langue française n’est pas compliquée. Elle n'aurait posé aucun problème aux lycéens des années 1960. Mais elle n’est plus comprise, ni admise, par le public d’Instagram et TikTok. Et ll réagit de la seule façon dont on réagisse aujourd’hui : par l’insulte et la menace physique... La disparition de la culture commune amène l’ensauvagement, voilà une loi sociale connue depuis toujours. C’est ce que dit Sylvie Germain, consternée mais sereine : " Je suis inquiète du symptôme que cela représente. Ces jeunes se clament victimes pour un oui pour un non et désignent comme persécuteurs ceux-là mêmes qu’ils injurient et menacent. " 

Oui : et ces jeunes – victimes tout de même, mais d’un système d’enseignement défaillant – réagissent comme les y pousse toute notre société d’émotions médiatiques, de frustrations et de violences compensatrices. La romancière a raison : ce qui ne va pas, c’est l’air du temps.  

 

 

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Commentaires

VICTIMES DE CE MONDE

> Cette jeunesse, comme le dit Sylvie Germain, se range parmi les persécuteurs se proclamant victimes et est, de fait, victime d'un monde où tout doit être sujet à indignation et à expression de rage. On pourrait ajouter qu'elle est victime et complice d'un monde où toute indignation ou toute rage se doit d'être propagée à la face de tous.
Autrefois, un lycéen qui aurait raté une dissertation ou un commentaire de texte, aurait peut-être lâché un "salaud de [compléter par le nom de l'auteur]" devant ses camarades, histoire de se consoler par une grosse plaisanterie. Mais y a-t-il de la place pour la plaisanterie aujourd'hui ?
Comme vous l'écrivez aussi, autrefois, un lycéen aurait parfaitement compris le texte que vous citez, même, disons, à la fin des années 1980 (je me limite à ce que je connais). Il n'est d'ailleurs pas dénué de beauté, ce texte. Il donnerait même envie de découvrir les livres de Sylvie Germain.
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Écrit par : Sven Laval / | 28/06/2022

Restons calmes!

> Ces pauvres enfants font preuve d'une naïveté sans fond, blâmant l'auteur pour sa présence sur les feuilles d'examen.
Ils ont le droit d'être en colère, on les nourrit depuis leur naissance de bêtises et d'âneries, et on leur demande tout d'un coup de contempler quelque chose de beau. Ils n'étaient pas préparés.
Quant aux élèves de 1960, ils étaient moins de 10% à entrer au lycée et à profiter de la beauté littéraire.
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Écrit par : Catherine Winch / | 30/06/2022

DIE JUGEND MARSCHIERT

> Je vais gagner le point Godwin en citant cela, mais tant pis.
Durant l'un des rassemblements nazis peu après la montée au pouvoir d'Hitler, l'un des hauts dignitaires nazis, Baldur von Schirach, le chef des Jeunesses Hitlériennes, avait déclaré : Quand j'entends le mot Culture, je sors mon revolver."
Le plus ironique et le pire dans tout cela, c'est que ces jeunes hystériques seraient capables de citer cette phrase sans en connaitre l'origine. Je dis cela compte tenu des propos qu'ils tiennent à l'encontre d'une autrice dont je viens d'apprécier le texte.
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Écrit par : ALP / | 30/06/2022

@ Catherine Winch

> Il est vrai que les bacheliers de 1960 n'étaient pas nombreux, mais la remarque est ici sans objet, car le texte incriminé relèverait plutôt du niveau collège -au plus- de cette même époque, comme on peut encore le constater en consultant les manuels de Français correspondants.
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Écrit par : Fernand Naudin / | 02/07/2022

LA CULTURE GENERALE N'EST PLUS GENERALE

> J'ai corrigé les copies du bac de Français, dont 3/4 de commentaires du beau texte de S. Germain. Pas mal d'incompréhensions, mais aussi quelques bonnes copies. Le problème est la réforme du bac, couplée aux lacunes Covid accumulées par les élèves : on étudie en Première des oeuvres intégrales du patrimoine littéraire, sans beaucoup de latitude pour s'adapter au niveau des élèves (ainsi même les oeuvres les plus récentes sont difficiles, par ex. 'Mémoires d'Hadrien' de Yourcenar). Pour ma part, j'ai fait étudier 'La Princesse de Clèves' (1678) à mes élèves sur le roman, et l'an passé le texte à commenter était un extrait des 'Choses' de Pérec (Nouveau Roman, expérimental de 1965, axé sur une utilisation difficile à saisir du conditionnel, mode que les élèves reconnaissent à peine...), cette année c'est un poème en prose de S. Germain... Certes c'était le sujet de secours, le 'vrai' sujet ayant fuité... Le décalage entre les romans vus en classe et les extraits présents dans les sujets de bac est patent. Mais il faut aussi reconnaître que, pour des jeunes de 16 ans d'aujourd'hui, même quand ils ont travaillé leur cours sur le roman (avec les outils d'analyse typiques comme les points de vue, le dialogue, le narrateur, la description, etc.), ce texte était déconcertant par son aspect lyrique et cosmique, voire théologique. Ainsi, il n'y avait pas de notes de bas de page pour expliquer ce que sont Vézelay et Saint-Jacques-de-Compostelle, ni ce que sont un chevreuil et un lièvre : je peux dire d'expérience que nombre d'élèves ne savent pas de quoi il s'agit. Bref, c'était aussi un test de culture générale (de base, peut-on dire, mais cette base n'est plus partagée), et de connaissance du réel (animalier ; pas des avatars du Metavers).
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Écrit par : AlexS / | 06/07/2022

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