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08/10/2020

'Fratelli tutti' – 3. Vision chrétienne des crises actuelles

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Cette encyclique exprime la fraternité issue de l’Évangile dans les conditions de crise du monde actuel. Une telle confrontation peut ouvrir les yeux d’une partie du public, catholique ou non, en lui faisant comprendre comment “tout est lié” dans le bien comme dans le mal : et notamment, dans quelle mesure beaucoup de maux de notre société dérivent du système économique imposé à la société humaine par l’ultralibéralisme. Cette démonstration papale jaillit de la foi au Christ. Elle respire l’esprit de François d’Assise. Elle doit beaucoup à Thomas d’Aquin. Sa pédagogie est ignatienne. Elle est tout simplement la voix du Magistère catholique...


Ma note d’hier déplorait donc la façon dont Le Figaro a présenté l’encyclique1. Ensuite on explorera les pistes spirituelles qu’elle ouvre. Dans l'immédiat, voyons (aujourd’hui et demain) comment Fratelli tutti met au jour le lien entre les maux quotidiens de notre société, le système économique qui nous est imposé, et nos mauvaises tendances personnelles et collectives.

Dans le chapitre 1, Les ombres d’un monde fermé, François analyse “certaines tendances du monde actuel”. Je les énumère sous forme de citations qu’on ne trouve pas dans les journaux :

 

Le système imposé à la société

 << …12. ‘‘S’ouvrir au monde’’ est une expression qui, de nos jours, est adoptée par l’économie et les finances. Elle se rapporte exclusivement à l’ouverture aux intérêts étrangers ou à la liberté des pouvoirs économiques d’investir sans entraves ni complications dans tous les pays. Les conflits locaux et le désintérêt pour le bien commun sont instrumentalisés par l’économie mondiale pour imposer un modèle culturel unique. Cette culture fédère le monde mais divise les personnes et les nations, car « la société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères ». Plus que jamais nous nous trouvons seuls dans ce monde de masse qui fait prévaloir les intérêts individuels et affaiblit la dimension communautaire de l’existence. Il y a plutôt des marchés où les personnes jouent des rôles de consommateurs ou de spectateurs. L’avancée de cette tendance de globalisation favorise en principe l’identité des plus forts qui se protègent, mais tend à dissoudre les identités des régions plus fragiles et plus pauvres, en les rendant plus vulnérables et dépendantes. La politique est ainsi davantage fragilisée vis-à-vis des puissances économiques transnationales qui appliquent le ‘‘diviser pour régner’’.

 13. C’est précisément pourquoi s’accentue aussi une perte du sens de l’histoire qui se désagrège davantage. On observe la pénétration culturelle d’une sorte de ‘‘déconstructionnisme’’, où la liberté humaine prétend tout construire à partir de zéro. Elle ne laisse subsister que la nécessité de consommer sans limites et l’exacerbation de nombreuses formes d’individualisme dénuées de contenu. C’est dans ce sens qu’allait un conseil que j’ai donné aux jeunes : « Si quelqu’un vous fait une proposition et vous dit d’ignorer l’histoire, de ne pas reconnaître l’expérience des aînés, de mépriser le passé et de regarder seulement vers l’avenir qu’il vous propose, n’est-ce pas une manière facile de vous piéger avec sa proposition afin que vous fassiez seulement ce qu’il vous dit ? Cette personne vous veut vides, déracinés, méfiants de tout, pour que vous ne fassiez confiance qu’à ses promesses et que vous vous soumettiez à ses projets. C’est ainsi que fonctionnent les idéologies de toutes les couleurs qui détruisent (ou déconstruisent) tout ce qui est différent et qui, de cette manière, peuvent régner sans opposition. Pour cela elles ont besoin de jeunes qui méprisent l’histoire, qui rejettent la richesse spirituelle et humaine qui a été transmise au cours des générations, qui ignorent tout ce qui les a précédés ».

 14. Ce sont les nouvelles formes de colonisation culturelle. N’oublions pas que « les peuples qui aliènent leur tradition, et qui par une manie imitative, par violence sous forme de pressions, par une négligence impardonnable ou apathie, tolèrent qu’on leur arrache leur âme, perdent, avec leur identité spirituelle, leur consistance morale et, enfin, leur indépendance idéologique, économique et politique ». Un moyen efficace de liquéfier la conscience historique, la pensée critique, la lutte pour la justice ainsi que les voies d’intégration consiste à vider de sens ou à instrumentaliser les mots importants. Que signifient aujourd’hui des termes comme démocratie, liberté, justice, unité ? Ils ont été dénaturés et déformés pour être utilisés comme des instruments de domination, comme des titres privés de contenu pouvant servir à justifier n’importe quelle action.

 15. La meilleure façon de dominer et d’avancer sans restrictions, c’est de semer le désespoir et de susciter une méfiance constante, même sous le prétexte de la défense de certaines valeurs. Aujourd’hui, dans de nombreux pays, on se sert du système politique pour exaspérer, exacerber et pour polariser. Par divers procédés, le droit d’exister et de penser est nié aux autres, et pour cela, on recourt à la stratégie de les ridiculiser, de les soupçonner et de les encercler. Leur part de vérité, leurs valeurs ne sont pas prises en compte, et ainsi la société est appauvrie et réduite à s’identifier avec l’arrogance du plus fort. De ce fait, la politique n’est plus une discussion saine sur des projets à long terme pour le développement de tous et du bien commun, mais uniquement des recettes de marketing visant des résultats immédiats qui trouvent dans la destruction de l’autre le moyen le plus efficace. Dans ce jeu mesquin de disqualifications, le débat est détourné pour créer une situation permanente de controverse et d’opposition… >>

Le pape examine les effets de ce système : nouvelles pauvretés et discrimination rampante (NDPP : entre ceux qui sont quelque chose et ceux qui ne sont rien, comme dirait le président français) ; chute de la natalité, parce que “seuls comptent nos intérêts individuels” ; relégation des personnes âgées ; “obsession de réduire les coûts du travail” (aggravant le chômage par effet pervers) ; résurgence des racismes ; nouvelles formes d’esclavage ; violences, guerres, persécutions…

<< 26. Cela n’est pas surprenant si nous considérons l’absence d’horizons à même de nous unir, car ce qui tombe en ruine dans toute guerre, c’est « le projet même de fraternité inscrit dans la vocation de la famille humaine » ; c’est pourquoi « toute situation de menace alimente le manque de confiance et le repli sur soi ». Ainsi, notre monde progresse dans une dichotomie privée de sens, avec la prétention de « garantir la stabilité et la paix sur la base d’une fausse sécurité soutenue par une mentalité de crainte et de méfiance ». >>

►  NDPP – Et en fait de progrès des consciences, le nihilisme technoïde fait ressurgir des archaïsmes :

<<  27. Paradoxalement, certaines peurs ancestrales n’ont pas été surmontées par le développement technologique ; au contraire, elles ont su se cacher et se renforcer derrière les nouvelles technologies. Aujourd’hui encore, derrière la muraille de la ville antique se trouve l’abîme, le territoire de l’inconnu, le désert. Ce qui en résulte n’inspire pas confiance, car c’est une chose inconnue qui n’est pas familière, qui n’a pas droit de cité. C’est le territoire du ‘‘barbare’’ dont il faut se défendre à tout prix. Par conséquent, de nouvelles barrières sont créées pour l’auto-préservation, de sorte que le monde cesse d’exister et que seul existe ‘‘mon’’ monde, au point que beaucoup de personnes cessent d’être considérées comme des êtres humains ayant une dignité inaliénable et deviennent seulement ‘‘eux’’. Réapparaît « la tentation de créer une culture de murs, d’élever des murs, des murs dans le cœur, des murs érigés sur la terre pour éviter cette rencontre avec d’autres cultures, avec d’autres personnes. Et quiconque élève un mur, quiconque construit un mur, finira par être un esclave dans les murs qu’il a construits, privé d’horizons. Il lui manque, en effet, l’altérité ».

<< 28. La solitude, les peurs et l’insécurité de tant de personnes qui se sentent abandonnées par le système, créent un terrain fertile pour les groupes mafieux. Ils s’affirment, en effet, en se présentant comme les ‘‘protecteurs’’ des oubliés, souvent grâce à diverses aides, alors qu’ils poursuivent leurs intérêts criminels. Il existe une pédagogie typiquement mafieuse qui, avec une fausse mystique communautaire, crée des liens de dépendance et de subordination dont il est très difficile de se libérer. >>

<< 31. Dans ce monde qui avance sans un cap commun, se respire une atmosphère où « la distance entre l’obsession de notre propre bien-être et le bonheur partagé de l’humanité ne cesse de se creuser et nous conduit à considérer qu’un véritable schisme est désormais en cours entre l’individu et la communauté humaine. […] Parce que se sentir contraints à vivre ensemble est une chose, apprécier la richesse et la beauté des semences de vie commune qui doivent être recherchées et cultivées ensemble, en est une autre ». La technologie fait sans cesse des avancées, mais « comme ce serait merveilleux si la croissance de l’innovation scientifique et technologique créait plus d’égalité et de cohésion sociale ! Comme ce serait merveilleux, alors qu’on découvre de nouvelles planètes, de redécouvrir les besoins de nos frères et sœurs qui tournent en orbite autour de nous ! >>

Le choc de la pandémie

NDPP – Certains nient la réalité de la pandémie et croient ainsi exprimer leur “christianisme”. Mais ils suivent là une sorte d'idéologie métaphysique, pas le sentire cum Ecclesia ! Le pape et les évêques unis au pape,quant à eux, étudient la réalité et comprennent à quel examen de conscience elle nous appelle :

<<  32. Certes, une tragédie mondiale comme la pandémie de Covid-19 a réveillé un moment la conscience que nous constituons une communauté mondiale qui navigue dans le même bateau, où le mal de l’un porte préjudice à tout le monde. Nous nous sommes rappelé que personne ne se sauve tout seul, qu’il n’est possible de se sauver qu’ensemble. […] À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage de stéréotypes avec lequel nous cachions nos ego toujours préoccupés de leur image ; et reste manifeste, encore une fois, cette [heureuse] appartenance commune […], à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : le fait d’être frères »…

…33. Le monde a inexorablement progressé vers une économie qui, en se servant des progrès technologiques, a essayé de réduire les ‘‘coûts humains’’, et certains ont prétendu nous faire croire que le libre marché suffisait à tout garantir. Mais le coup dur et inattendu de cette pandémie hors de contrôle a forcé à penser aux êtres humains, à tous, plutôt qu’aux bénéfices de certains. Aujourd'hui, nous pouvons reconnaître que « nous nous sommes nourris de rêves de splendeur et de grandeur, et nous avons fini dans la dispersion, la fermeture et la solitude. Nous nous sommes gavés de connexions et nous avons perdu le goût de la fraternité. Nous avons cherché le résultat rapide et sûr, et nous nous retrouvons opprimés par l’impatience et l’anxiété. Prisonniers de la virtualité, nous avons perdu le goût et la saveur du réel ». La douleur, l’incertitude, la peur et la conscience des limites de chacun, que la pandémie a suscitées, appellent à repenser nos modes de vie, nos relations, l’organisation de nos sociétés et surtout le sens de notre existence.

34. Si tout est connecté, il est difficile de penser que cette catastrophe mondiale n’ait aucune relation avec notre façon d’affronter la réalité, en prétendant que nous sommes les maîtres absolus de nos vies et de tout ce qui existe. Je ne veux pas dire qu’il s’agit d’une sorte de punition divine. Il ne suffirait pas non plus d’affirmer que les dommages causés à la nature finissent par se venger de nos abus. C’est la réalité même qui gémit et se rebelle. Vient à l’esprit le célèbre vers de Virgile qui évoque les larmes des choses ou de l’histoire. [ NDPP - Vers de l'Enéide, 441-465 : Sunt lacrimae rerum.et mentem mortalia tangunt : “Il y a des larmes de choses et des peines humaines”

35. Mais nous oublions vite les leçons de l’histoire, « maîtresse de vie ». Après la crise sanitaire, la pire réaction serait de nous enfoncer davantage dans une fièvre consumériste et dans de nouvelles formes d’auto-préservation égoïste. Plaise au ciel qu’en fin de compte il n’y ait pas ‘‘les autres’’, mais plutôt un ‘‘nous’’ ! Plaise au ciel que ce ne soit pas un autre épisode grave de l’histoire dont nous n’aurons pas su tirer leçon ! Plaise au ciel que nous n’oublions pas les personnes âgées décédées par manque de respirateurs, en partie comme conséquence du démantèlement, année après année, des systèmes de santé ! Plaise au ciel] que tant de souffrance ne soit pas inutile, que nous fassions un pas vers un nouveau mode de vie et découvrions définitivement que nous avons besoin les uns des autres et que nous avons des dettes les uns envers les autres…

36. Si nous ne parvenons pas à retrouver la passion partagée pour une communauté d’appartenance et de solidarité à laquelle nous consacrerons du temps, des efforts et des biens, l’illusion collective qui nous berce tombera de manière déplorable et laissera beaucoup de personnes en proie à la nausée et au vide. En outre, il ne faudrait pas naïvement ignorer que « l’obsession d’un style de vie consumériste ne pourra que provoquer violence et destruction réciproque ». Le “sauve qui peut” deviendra vite “tous contre tous”, et ceci sera pire qu’une pandémie… >>

Les migrants

C'est le passage qui a enfiévré, comme il fallait s'y attendre, les censeurs que Mgr Daucourt appelait "les athées pieux". Le pape identifie la question des migrants comme l’un des effets du libéralisme imposé au monde (causalité que ne mentionneront pas Le Figaro ou Valeurs actuelles) :

<<  37. Aussi bien dans les milieux de certains régimes politiques populistes que s”. ur la base d’approches économiques libérales, on soutient que l’arrivée des migrants doit être évitée à tout prix. Dans le même temps, on affirme que l’aide aux pays pauvres devrait être limitée, pour qu’ils touchent le fond et décident de prendre des mesures d’austérité. On ne se rend pas compte qu’au-delà de ces déclarations abstraites difficiles à étayer, de nombreuses vies sont détruites. Beaucoup de personnes fuient la guerre, les persécutions, les catastrophes naturelles. D’autres, à juste titre, « sont en quête d’opportunités pour [elles] et pour leur famille. [Elles] rêvent d’un avenir meilleur et désirent créer les conditions de sa réalisation ».

38. Malheureusement, d’autres « sont attirées par l'Occident en nourrissant parfois des attentes irréalistes qui les exposent à de lourdes déceptions. Des trafiquants sans scrupules, souvent liés aux cartels de la drogue et des armes, exploitent la faiblesse des migrants qui, au long de leur parcours, se heurtent trop souvent à la violence, à la traite des êtres humains, aux abus psychologiques et même physiques, et à des souffrances indicibles ». Ceux qui émigrent « vivent une séparation avec leur environnement d’origine et connaissent souvent un déracinement culturel et religieux. La fracture concerne aussi les communautés locales, qui perdent leurs éléments les plus vigoureux et entreprenants, et les familles, en particulier quand un parent migre, ou les deux, laissant leurs enfants dans leur pays d’origine ». Par conséquent, il faut aussi « réaffirmer le droit de ne pas émigrer, c’est-à-dire d’être en condition de demeurer sur sa propre terre ».

39. Et pour comble, « dans certains pays d’arrivée, les phénomènes migratoires suscitent des alarmes et des peurs, souvent fomentées et exploitées à des fins politiques. Une mentalité xénophobe de fermeture et de repli sur soi se diffuse alors ». Les migrants ne sont pas jugés dignes de participer à la vie sociale comme toute autre personne, et l’on oublie qu’ils ont la même dignité intrinsèque que quiconque. […] On ne dit jamais qu’ils ne sont pas des êtres humains, mais dans la pratique, par les décisions et la manière de les traiter, on montre qu’ils sont considérés comme des personnes ayant moins de valeur, moins d’importance, dotées de moins d’humanité. Il est inacceptable que des chrétiens partagent cette mentalité et ces attitudes, faisant parfois prévaloir certaines préférences politiques sur les convictions profondes de leur foi : la dignité inaliénable de chaque personne humaine indépendamment de son origine, de sa couleur ou de sa religion, et la loi suprême de l’amour fraternel.

[ ► Les lignes qui précèdent sont, hélas, profondément exactes… Consulter à ce sujet trois enquêtes : le livre d’Erwan Le Morhedec sur l’identitarisme, mon livre contre la dérive quasi-sectaire de catholiques français, et le livre de Pierre Jova sur les chrétiens français et les migrants. De même le paragraphe ci-dessous fait hurler les polémistes de droite, alors qu’il prend simplement acte d’une réalité de fait et qu’il appelle les chrétiens à se comporter tous… en chrétiens ! (Qu’attend-on d’autre de la part d’un pape ?) ] :

40. « Les migrations constitueront un élément fondamental de l’avenir du monde ». Mais, de nos jours, elles doivent compter avec la « perte du ‘‘sens de la responsabilité fraternelle’’ sur lequel est basé toute société civile ». L’Europe, par exemple, risque fort d’emprunter ce chemin. Cependant, « aidée par son grand patrimoine culturel et religieux, elle a les instruments pour défendre la centralité de la personne humaine et pour trouver le juste équilibre entre le double devoir moral de protéger les droits de ses citoyens, et celui de garantir l’assistance et l’accueil des migrants ».

41. Je comprends que, face aux migrants, certaines personnes aient des doutes et éprouvent de la peur. Je considère que cela fait partie de l’instinct naturel de légitime défense. Mais il est également vrai qu’une personne et un peuple ne sont féconds que s’ils savent de manière créative s’ouvrir aux autres... >>

 

Tous ces effets du système convergent en une sorte de “guerre contre toutes les réalités”, que nous examinerons dans la suite de l’encyclique (notes à venir).

 

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Commentaires

"MÉLANGÉE"

> Comme il fallait s'y attendre, de nobles blogs cathos, parfois liés à de nobles mouvements cathos,font savoir qu'ils ne suivront pas une encyclique qui leur fait "une impression mélangée". On a envoie de leur dire qu'on se fout totalement de leurs "impressions".
Monsieur Bourgeois, plus catholique que le successeur de saint Pierre, est pris d'angoisse métaphysique à l'idée que ce "pape de gauche" ose critiquer le néolibéralisme ! Monsieur Bourgeois est dérisoire.
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Écrit par : alasbar / | 08/10/2020

"UNE SYNTHÈSE DE LA DOCTRINE DE L'EGLISE"

> J'ai presque achevé la lecture attentive de cette encyclique sociale. C'est quasiment un vade-mecum essentiel, une synthèse de la doctrine de l'Eglise. Il y a énormément de citations de nombreux documents officiels, qui étaient éparpillés, et que voilà rassemblés de manière construite et unifiée, pour montrer que le propos a sa logique indéniable. La partie que j'ai préférée est la deuxième, un très beau commentaire de la parabole du Bon Samaritain, perçue comme un morceau d'anthologie, un "mythe" tel celui de Platon sur la Caverne. L'encyclique dévoile la richesse de ce texte évangélique de manière extraordinaire, convaincue, profonde. Cette deuxième partie me console, pour ainsi dire, du fait que cette troisème encyclique, après l'incomparable "Laudato si'", reste dans le champ politique et social, et n'explore pas des domaines davantage théologiques et spirituels. Mais c'est un document ouvert d'abord sur le monde immédiat et ses ressources intellectuelles, à l'écoute des hommes et des femmes, qui ose dire ses vérités librement et sans contraintes, uniquement inspiré par l'Esprit Saint.
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Écrit par : Bégand / | 10/10/2020

VISION PARTAGÉE

> Vision de l'Encyclique par Jean-Luc Mélenchon. Ce genre de choses était prévisible.
Voir: https://www.lavie.fr/christianisme/eglise/jean-luc-melenchon-fratelli-tutti-une-vision-partagee-entre-croyants-et-incroyants-60412.php

ND


[ PP à ND :
...Et c'est très positif.
Le point cpntestable du texte de Mélenchon est sur l'humanisme de la Renaissance, que les catholiques n'ont pas rejeté frontalement comme il l'affirme. L'exemple d'Erasme le montre : il était anti-dominicains et prônait de grands changements dans l'Eglise, à juste titre, mais c'était en tant que catholique profond et Luther le lui reprochait. Cf l'excellente étude d'André Godin : https://journals.openedition.org/siecles/2505?lang=en

réponse au commentaire

Écrit par : ND / | 10/10/2020

"TOUS LES PAPES SONT ANTI-LIBÉRAUX"

> J'avais partagé ici ce que j'avais entendu de la bouche du cardinal Barbarin, ce que le Pape avait exprimé lors des congrégations générales avant le conclave. Les cardinaux avaient été libérés du secret sur ce point, comme sur ce qu'avait dit le Pape juste après son élection. Il avait donc exprimé qu'il voyait bon nombre de gens dans l'Eglise qui frappaient aux portes en disant: "laissez nous sortir" et d'autres qui frappaient à l'extérieur en disant "laissez nous entrer". Il avait ajouté préférer les portes et les ponts aux murs. Son nom de François lui a inspiré qu'aujourd'hui même des François d'Assise doivent se trouver dans leur prison de Spolète en train de réfléchir sur le sort et il s'était demandé où étaient les prisons de Spolète d'aujourd'hui.
La réaction de Mélenchon ne me surprend donc pas tant que cela. Récemment Gaël Giraud, et un petit groupe (Laurent Landete, Juliette Binoche, etc) sont allés au Vatican pour échanger sur Laudato Si. Le Pape a confié à ses invités que la rédaction de Laudato Si avait été accélérée à la demande de ...Ségolène Royal pour faire pression sur la COP21. C'est pas le genre de choses que l'on aurait imaginé il y a vingt ans. On aurait plutôt brocardé l'Eglise comme quelque chose appartenant au passé dans ces milieux de gauche. Et aujourd'hui de plus en plus de gens trouvent le Pape exceptionnel. On ne peut que s'en réjouir.
Sur la tribune de Mélenchon et aussi sur ce qu'on peut lire ici ou là: le Pape François n'est pas plus anti-libéral que ses prédécesseurs. Il est tout autant. Cette opposition au libéralisme est une constante dans les encycliques sociales depuis Léon XIII. Pie XI est peut-être le plus direct sur ce point. Mais tous les Papes sont antilibéraux, y compris bien évidemment Saint Jean Paul II dans Centesimus Annus, qui se réfère à l'encyclique Libertas Præstantissimum de Léon XIII alors que d'aucun ont voulu nous faire croire ces trois dernières décennies que Jean Paul II était forcément libéral car anti-communiste. Les Papes n'ont jamais été libéraux, ni marxistes.
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Écrit par : ND / | 10/10/2020

DISCUSSION

> Dans une deuxième partie, j'aborde le deuxième chapitre de l'encyclique, à savoir : la fraternité à la lumière de l'évangile, spécifiquement à la lumière de la parabole du bon samaritain, lue au regard du 1er chapitre qui traitait des ombres sociales et finalement anthropologiques du monde actuel. Ainsi la révélation permet-elle d'autant plus d'éclairer et de guérir les situations qu'elle est elle-même Parole de Dieu comme convoquée par chaque situation pour y inscrire le plan du salut, de par sa force, "in concreto", ce qui questionne notre engagement historique dans ses dimensions, personnelle, sociale et politique. C'est pourquoi, dans une lettre adressée à tous les hommes, la parabole "nous" est proposée (n°56).
Sans entrer dans la distinction classique entre parabole et allégorie (après tout, ayant honoré le mouvement de la parabole vers sa "pointe", le Pape peut très bien détailler la signification actuelle d'une aventure de chaque personnage), nous constatons chez François le souci de présenter la parabole de façon dynamique, comme un drame historique se déroulant autour d'un défi universel à surmonter, défi à la fois moral, religieux, social, politique et anthropologique répondant ou non à la révélation d'un Dieu créateur et trinitaire.
S'agissant de défis, le Pape François nous parle du défi des relations entre nous (n°57), du défi de choisir entre prendre en charge la douleur ou bien passer outre (n°70), du défi de vivre la foi dans un sens qui garantisse une authentique ouverture à Dieu (n°74), du défi adressé aux personnes religieuses alors que ceux qui affirment ne pas croire peuvent accomplir la volonté de Dieu mieux que les croyants (n°74). Mais là, le Pape François nous avertit : le défi est d'autant plus grand qu'un mécanisme de complicités s'est diffusé dans les sociétés et les consciences. L'alliance objective et secrète entre les "brigands" et "ceux qui passent outre" se vérifie dans une dictature invisible des intérêts cachés qui s'emparent à la fois des ressources et de la capacité de juger et de penser (n°75). Ceci se remarque particulièrement dans des institutions politiques objectivement démunies, qui à la fois déplorent le système et en profitent, instillant dans le peuple une culture de résignation à l'opposé de la solidarité et de la générosité (n°75). On ne saurait être plus méfiant à l'égard des institutions politiques établies et le Pape François invite chacun à se tourner vers des espaces plus restreints de reconstruction sociale pour prendre soin des individus, du peuple blessé et des peuples de la terre (n°78-79).
Revenant à la pointe de la parabole, le Pape François invite chacun à se faire le prochain de l'autre, à élargir son cercle pour donner une dimension universelle à sa capacité d'aimer (n°83). Pour ce faire, il "nous" invite à le reconnaître dans l'autre quel qu'il soit, à nous souvenir qu'il a répandu son sang pour toute personne, à enraciner l'existence et l'exigence sociale dans la révélation trinitaire. Le chapitre se termine avec l'urgence catéchétique en matière anthropologique et sociale, eu égard aux pesanteurs historiques de l'Église et à des nationalismes subsistant dans des consciences chrétiennes peu évangélisées (n°89).

A la lecture de ce chapitre, je suis sidéré devant ce spectacle implacable de l'invasion matérialiste, de l'effacement du politique, de l'émiettement social et du déracinement anthropologique qui ensemble tournent le dos au Dieu qui parle par Jésus-Christ pour nous associer à son salut, lequel restaure notre condition de personnes en vue de la fraternité.

Cependant, ce texte très profond du Pape François me laisse perplexe sur deux points :
Puisque la parabole s'adresse à "nous" dans une lettre qui s'adresse à tous, j'aurais apprécié qu'il fût fait référence au mystère de l'Église, à la médiation ecclésiale de la fraternité. C'est là d'abord que les chrétiens trouvent la Parole, les sacrements, l'échange des dons comme ressources d'une morale universelle à accomplir en conséquence et envers tous. Ici se pose la question de la grâce et de la spécificité de l'existence chrétienne dans ce monde. Chez Saint Paul, à travers le terme "adelphoï", on voit que la fraternité chrétienne s'ouvre à tous mais se vit d'abord, radicalement et en plénitude au sein de l'Église. Par ailleurs, ceci entraîne que, dans le respect des consciences (c.748§2 /CIC) et des méthodes, et à peine de manquer son objectif, la poursuite requise de la fraternité universelle ne saurait s'abstraire du devoir d'activité explicitement missionnaire visant à l'extension de l'Église en réponse à l'appel de Jésus-Christ. Peut-on évoquer l'Église comme une réalité dont il faut essentiellement sortir pour devenir chrétien, une Église volontiers décrite à travers les manquements réels et graves de ses membres au cours de l'histoire ? Je ne saurais éviter cette question.

La seconde question que je soulève appartient aussi à la problématique des médiations, cette fois sur un plan anthropologique et social. J'évoque ici la délicate question de l'ouverture de nos sociétés aux migrations de personnes et de peuples. Puisque la dignité humaine fonde le droit égal des personnes porteuses de consciences historiques (n°12 ; n°14), de cultures particulières à respecter et à protéger dans l'équilibre de la tutelle des droits (n°40), la distinction entre le droit et l'exercice du droit reste-t-elle légitime, ce qui inscrit le droit dans le champ du possible ? La Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est bâtie sur ce schéma ; elle réserve une place à la marge nationale d'appréciation dans les restrictions légitimes à l'exercice des droits individuels. Tout cela révèle que l'action de dire le droit universel est nécessairement située dans un espace culturel déterminé. Cela relève-t-il systématiquement d'un égoïsme, d'une fermeture anthropologique et sociale ? De quel conception du droit est-on alors porteur ? Un exemple vient à ma mémoire : Cass., Civ.1, arrêt n°98-14386 du 24 octobre 2000. La Cour d'appel avait suspendu le droit de visite d'un père de famille marocain divorcé à l'égard de ses deux filles. La Cour de cassation, bien consciente du droit à la liberté de conscience et de religion consacré à l'art.9 de la Convention européenne confirma cet arrêt en ces termes : "Mais attendu que la cour d'appel a fondé sa décision sur les pressions morales et psychologiques que M. X... faisait peser sur ses filles encore très jeunes, notamment en exigeant le port du " voile islamique " et le respect de l'interdiction de se baigner dans des piscines publiques, et sur l'absence de " signe d'évolution de sa réflexion pour prendre en compte leur développement psycho-affectif et laisser une place à la mère " ; que, par ces motifs, qui ne constituent pas une simple référence à d'autres décisions et ne méconnaissent pas la Convention précitée, la cour d'appel a légalement justifié sa décision fondée sur la considération primordiale de l'intérêt supérieur des enfants ; PAR CES MOTIFS : REJETTE le pourvoi.
On trouvera des décisions mentionnant le même défaut d'assimilation culturelle, cette fois au fondement de reports ou de refus de naturalisation par les juridictions administratives. Tout se discute, mais au nom de quoi ces décisions seraient-elles toujours et partout condamnables par principe ?
Bref, la question se pose alors d'une prise en compte du contexte juridique et social de l'exercice des droits, de la compétence directe pour se prononcer en la matière, et finalement de la consistance propre des réalités et institutions temporelles que le Pape a toute liberté d'interpeller (et il le fait très bien), mais dont la direction effective ne relève pas du gouvernement de l'Église. Je me sens donc convié à accueillir la profondeur et les limites rationnelles d'un prophétisme authentique.
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Écrit par : Père Christian / | 11/10/2020

Lu chez Olivier Berruyer :

> https://www.les-crises.fr/la-marche-de-la-mort-de-l-amerique-par-chris-hedges/
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Écrit par : Yvan / | 11/10/2020

DISCUSSION

> Merci au père Christian de poser des questions. Je dirais pour ma part que j'aimerais bien que notre Église elle-même puisse illustrer cet appel à la fraternité universelle. Nous sommes déjà bien loin de la fraternité dans les paroisses, où chacun ne pense guère qu'à son propre salut. Nous sommes loin du respect des différences au Vatican, où Radio Vatican devient Vatican News. Nous sommes loin de l'attention à la richesse de la culture locale en France, où l'ouvrier de la onzième heure devient l'ouvrier de 5 h et où la parabole du fils prodigue devient la parabole des deux frères, ce qui ne veut plus dire grand chose et qui, surtout, nous ferme à tout un patrimoine hérité du passé.
"À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres." La véritable Église devrait être une fraternité. À cette condition elle incarne la personne même du Christ qui vient sauver le monde. Elle est donc une fraternité ouverte, ouverte à tous les hommes dans le respect de leur liberté. Encore faut-il qu'elle montre la fraternité à l'intérieur d'elle-même.

Guadet


[ Pp à Guadet :
- D'accord pour regretter que le vernaculaire au Vatican deviennent l'anglais comme partout ailleurs (mais il faut bien reconnaître que le français, trahi par nos propres gouvernants, ne peut plus jouer ce rôle et depuis longtemps : c'est un fait politique et un autre débat).
- Mais pas d'accord si vous condamnez toute modernisation du vocabulaire religieux.
Evangéliser exige de se faire comprendre.
Plus personne ne connaît le sens du mot "prodigue" (confondu au mieux avec "prodige"), et l'Eglise ne devait pas continuer à parler comme au XVIIe : faire dire à saint Paul "prévenez-vous d'honneurs" était devenu absurde.
Ce que nous avons à transmettre n'est pas la noble culture de nos nobles aïeux, mais la parole du Christ qui est de tous les temps et destinée à toutes les générations de toutes les classes sociales, quelles qu'elles soient...
L'Eglise n'est surtout pas un musée. Le passé n'est pas la Tradition. Le passéisme en religion est une idolâtrie. Laissons les morts enterrer les morts, disait Quelqu'un. ]

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Écrit par : Guadet / | 12/10/2020

@ PP

> J'ai horreur des tradis, et j'ai toujours aidé à la pastorale dans des quartiers très pauvres, avec des gens sans instruction. Il ne faut pas croire qu'ils soient incapables de comprendre ce qu'est un "ouvrier de la onzième heure" ou un "fils prodigue", et cela les ouvre à toute une culture religieuse qui leur restera fermée si on emploie d'autres termes (tapez "ouvrier de la onzième heure" et "ouvrier de cinq heures" sur google). Je ne pense pas que la culture soit un frein pour rendre actuelle la parole de Dieu. Les gens modestes sont souvent plus curieux de culture que les riches du XVIe.

Guadet


[ PP à Guadet – Je ne vous convaincrai donc pas et je n'essaie pas de le faire. Mais rn 2020, par exemple, dans la traduction de Ro 12:10, le "prévenez-vous les uns les autres par des témoignages d'honneur" (Bible de 1717) gagne à être remplacé par "rivalisez de respect les uns pour les autres" (AELF) – ou mieux par "chacun regardant les autres comme plus méritants" (BJ), ce qui est moins vieille-France mais bien plus évcangélique. Il n'y a aucune raison de faire parler saint Paul au XXe siècle comme l'abbé de Sacy au XVIIIe... Initier nos contemporains aux beautés de langage du temps du duc de Saint-Simon est une idée noble ; mais découvrir le Christ est une autre tâche, appelant des moyens plus directs. ]

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Écrit par : Guadet / | 13/10/2020

@ PP

> Nous ne parlons pas de la même chose. Qu'une traduction de la Bible soit toujours remise à jour pour tendre au plus proche du sens original dans la langue pratiquée est une chose, qu'on fasse table rase du passé ou qu'on appauvrisse le vocabulaire sous prétexte de s'adresser à M. tout-le-monde d'aujourd'hui en est une autre. En traduisant par "cinq heures" on perd le sens initial de la dernière heure avant la nuit, ce qui est pourtant le plus important. Pour actualiser, on aurait pu par exemple rajouter "du jour" ou "de travail" pour éviter de confondre "onzième" avec "onze". Parler d'un "ouvrier de la onzième heure" fait toujours partie de notre culture, bien longtemps après le XVIIe siècle, et c'est bien pour ça que ce changement de traduction est l'un des seuls posant problème. Quant à "Prodigue", le mot est toujours dans le dictionnaire et toujours avec le même sens, on ne peut donc pas dire qu'il n'est plus compréhensible.
Je pense que vous êtes d'accord avec moi et je ne comprends pas pourquoi vous discutez sur ce point.

Guadet


[ PP à Guadet – J'en discute avec vous parce que le sujet est venu dans la conversation, c'est le seul motif. Des différences d'éclairage ne constituent pas un désaccord. ]

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Écrit par : Guadet / | 14/10/2020

à Père Christian :

> "Dire le droit universel est nécessairement située dans un espace culturel déterminé" : ici se trouve la question fondamentale du lien entre principes juridiques et leur exercice.
Ne pas oublier que certaines décisions, fondées sur certains principes unanimement acceptés (réparer le dommage que l'on fait subir à autrui), en ont proposé un exercice pour le moins déformé, en tout cas dans une perspective chrétienne. Ainsi de l'arrêt Perruche, qui reconnaît un préjudice du simple fait de la naissance alors qu'un avortement aurait pu (aurait dû ?) être pratiqué compte tenu d'un handicap non diagnostiqué durant la grossesse.
Dans l'encyclique, le pape évoque cette question de la relation principes/exercice à propos de la devise de la République : derrière le principe de "fraternité", que met-on exactement ?
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Écrit par : Philippe de Visieux / | 15/10/2020

@ Guadet

> Vous vous rendez compte que vous écrivez visiblement avec bonne conscience "J'ai horreur des tradis" ?
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Écrit par : E Levavasseur / | 16/10/2020

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