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27/06/2020

'Un rêve de pierre', de Philippe Abjean : l'histoire d'un nouveau haut-lieu populaire en terre bretonne

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Ce livre vient de paraître aux éditions Salvator. Auteur : le philosophe finistérien Philippe Abjean, fondateur et président – jusqu'en janvier 2020 – du site de scutptures de la Vallée des Saints (Côtes-d'Armor), 400 000 visiteurs par an...  et maintenant menacé de laïcisation commerciale :


un-rêve-de-pierre.pngIl est intéressant que le même éditeur (Salvator) publie, à dix jours d’intervalle, deux livres en consonance : d’abord Colombey, l’autre colline inspirée, de Philippe Le Guillou, dont parle notre dernière note ; ensuite Un rêve de pierre, du Tro Breiz à la Vallée des Saints, de Philippe Abjean. Pour compléter le signe, leurs deux auteurs sont deux Bretons du Finistère : Le Guillou est du Faou, Abjean de Saint-Pol-de-Léon. Le livre de Le Guillou voit rétrospectivement dans les horizons forestiers de Colombey le socle poétique et l’enracinement spirituel de Charles de Gaulle. Le livre d’Abjean, quant à lui, est le récit d’un effort vivant et réussi (donc menacé aujourd’hui par le business) pour faire refleurir la spiritualité chrétienne propre à la Bretagne.

Ériger en granit les statues-monuments de mille saints – les piliers spirituels de la Bretagne – sur une colline proche de la petite ville de Carnoët (Côtes-d’Armor), avec la coopération de nombreuses autres communes et de partenaires : l’idée est venue au philosophe Philippe Abjean il y a vingt ans après avoir ressuscité le Tro Breiz, pèlerinage populaire de sept jours reliant les sept évêchés historiques des sept saints fondateurs de la Bretagne (aux Ve-VIe  siècles). Carrefour de l’histoire, de l’hagiographie et de la mythologie, le projet de cette Vallée des Saints était un sanctuaire hors les murs : son rêve était d’ensemencer la “quête de sens et d’espoirs” des visiteurs par une découverte silencieuse de “la grande épopée des origines”. En effet ce site, “comme tout grand site de pèlerinage”, "aimante une foule qui y retrouve son âme, y respire un souffle sacré, y fait famille, y refait le plein – c’est-à-dire se ressource2”.

Se promener parmi les “statues muettes” de la Vallée des Saints, écrit Abjean, c’est “s’aventurer dans un univers chargé de mystères, dans une oasis de silence au moment où celui-ci, comme certaines espèces, est en voie d’extinction”. C’est donc se risquer “à contre-courant d’une société amnésique et bavarde : s’avancer dans un passé des temps mythiques”… Ces saints sont des personnages historiques1, mais de toute façon le mythe n’est pas le contraire de la réalité : partout et depuis l’aube des temps, il a été l’expression de communautés en chair et en os – parfaitement réelles.“Le récit créait une connivence à l’ombre des clochers et suscitait même des concurrences entre villages. Il exprimait à sa manière un système mental et social, une façon de grouper les faits, d’organiser l’expérience.” Et le rassemblement de ces statues-menhirs,“exceptionnel dans son échelle et fondamentalement collectif dans sa démarche comme dans l’œuvre finale, est peut-être ce qui correspond le plus fortement à la mentalité bretonne”. D’où le succès : aujourd’hui, quatre cent mille personnes par an viennent contempler les géants de granit de la colline de Carnoët.

COUV-166.pngMais avec le succès sont venues aussi, petit à petit (au contrepied de l’esprit d’Abjean et de ses premiers compagnons), les ambitions commerciales de certains partenaires... Abjean y fait à peine allusion dans son livre : cependant il faut savoir que le business fait pression pour disneyiser le site en le rebaptisant “Vallée des Géants”, en y ajoutant des statues autres que celles des saints bretons, en faisant payer l’entrée via le parking, etc. Le sanctuaire insolite va-t-il devenir un banal parc d’attraction ?  En janvier dernier, Abjean a démissionné de sa présidence pour créer un électrochoc. C'est maintenant le suspense. Qui va l’emporter ? L’esprit des fondateurs, ou les calculs de commerciaux ?

Il y a un enjeu profond que ce livre met en lumière. Il présente la Vallée des Saints sous l’angle du bien qu’elle fait aux esprits des visiteurs ; elle peut aussi faire du bien au catholique français de 2020, parfois tourmenté par de faux problèmes.

Par exemple la fausse opposition “de gauche” entre le spirituel et l’enraciné… Lancée dans les années 1970 par l’idéologie nouvelle importée des USA3, reprise avec fièvre par les partisans d’un alignement du catholicisme sur cette idéologie, cette fausse opposition a présidé à l’éradication de la religiosité populaire dans nombre de paroisses – et sévissait encore çà et là lorsque Philippe Abjean a présenté au clergé son projet de Carnouët. Certains curés ont réagi à celui-ci avec une hostilité très idéologique, pimentée par le cléricalisme (que le pape François allait condamner en 2018) : “De quoi vous mêlez-vous ? C’est quoi ce passéisme ? Vous voulez nous ramener en arrière ?”  Aujourd’hui toute confusion entre la grâce et l’abstrait désincarné est écartée par le pape, ami de l’âme populaire. L’idée de la Vallée des Saints est donc en phase avec le Magistère catholique lui-même, n’en déplaise aux nostalgiques des seventies progressistes.

Autre exemple d’une fausse opposition, celle-là “d’ultradroite” et que réfute silencieusement la Vallée des Saints : l’idée d’une incompatibilité entre la Bible et un instinct profond des “Européens” censé venir d’avant l’histoire (utopie étrangement rousseauiste de la part de théoriciens se disant réalistes). Les tenants de cette utopie n’ont jamais pu la populariser en France. En revanche, la Vallée des Saints a attiré les foules en apparaissant à la fois comme un haut-lieu de la mémoire celtique et du message des Écritures, spirituellement liés par l'histoire et les traditions populaires… “Rien de plus biblique qu’une vallée ! […] La liste est longue, dans l’Ancien Testament, des vallées d’Acor, de Hinnom, de Josaphat, de Savé, de Sittim, des Térébinthes, de Tséphara, des Visions”, écrit Abjean... Le 27 août 2016, venu avec l’ambassadrice d’Irlande inaugurer en plein vent la stature de saint Colomban, Mgr d’Ornellas, évêque de Rennes, dit dans son homélie de bénédiction : “La Bible parle de la vallée comme porte d’espérance (Osée 2:17). Ce lieu à Carnoët porte bien son nom !” Il souligne : “De Cracovie à Carnoët, l’Europe est une vallée des saints […] fils et filles d’une de ses nations !”

Abjean cite Jésus dans saint Luc (19:40) défendant ses disciples face aux pharisiens qui veulent leur imposer silence : “S’ils se taisent, les pierres crieront !”. Le cri muet des statues de Carnoët, foule de saints réunis en un “concile de pierre”, est un écho à l’Évangile qui se marie très bien avec les légendes du monde celte ancien. Sous cet angle, le récit vibrant de Philippe Abjean me fait penser à ce passage d’un autre livre4, du théologien catholique Louis Bouyer, sur Brocéliande et les légendes du Graal : “Ce qui est la grande originalité de Tolkien5, c’est d’avoir su montrer que, non seulement le mythe, mais l’exercice même de la faculté mythopoétique, loin d’être dépassés et rendus comme désuets du fait de la révélation juive et chrétienne, en reçoivent, en plus de ce sens renouvelé, une stimulation toute neuve. Et c’est là, a-t-il montré lumineusement dans son livre ‘Tree and Leaf’, ce qui devait se manifester dans la littérature féerique des chrétiens : préparant, anticipant en quelque mesure cette transfiguration de toutes choses qui constitue l’objet même de l’espérance chrétienne. Encore ne le fera-t-elle pas en tentant stupidement de déraciner de la terre humaine cet espoir, de l’arracher à notre terroir originel, mais bien au contraire en l’y replongeant jusqu’à des profondeurs encore inconnues.”

Couronnée de succès populaire, la Vallée des Saints doit persévérer dans sa raison d’être – et mérite qu’on la défende face aux mercantiles, comme Jésus défendit ses disciples face aux pharisiens. 

 

Philippe Abjean, Un rêve de pierre – Du Tro Breiz à la Vallée des Saints, Salvator

 

__________ 

  1. “Quelques cas folkloriques mis à part, et contrairement à une idée trop souvent répandue, les saints bretons sont reconnus par le Saint-Siège” (Philippe Abjean).
  2. “Se ressource" au vrai sens de ce mot, qui implique une source authentique ! Non au sens du verbiage actuel, qui l’emploie pour qualifier n’importe quel loisir – de préférence payant.
  3. Idée fixe de B.H. Lévy dans Le Testament de Dieu (1979) : le bien serait la “Loi” abstraite, le mal serait le réel concret… Cette ânerie a métastasé très vite chez les rares têtes pensantes de la classe politique.
  4. Les lieux magiques de la légende du Graal, ŒIL 1986.
  5. L'auteur du Hobbit etc..

 

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Commentaires

ART CHRÉTIEN

> Merci de me faire découvrir cet exceptionnel ensemble d'art populaire breton qui est un art chrétien vivant. Ça fait plaisir, ça remonte mon moral d'amateur d'art et de chrétien. Il n'y a pas que Koons et Banksy et leur succédané d'art sans matière et sans esprit.
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Écrit par : Guadet / | 27/06/2020

CARNOËT ET LE MONT SAINT-MICHEL

> Le titre du livre "un rêve de pierre" est beau et correspond bien à ce qu'on peut éprouver en visitant le site. Le projet de Philippe Abjean était assurément spirituel et chrétien. Mais pour qu'il se réalise, il fallait fédérer des gens très divers: sculpteurs, granitiers bretons, collectivités locales (en 2009, elles avaient été invitées à candidater pour accueillir le site), mécènes qui financent les statues, facilitant ainsi la gratuité de l'accès au site (ces mécènes sont des particuliers, mais aussi entreprises comme Super U, le Crédit Agricole, le groupe Le Duff et ses enseignes Brioche dorée, etc.). C'est aussi la force de Philippe Abjean d'avoir su fédérer tout ce monde. Mais pour cela, je pense qu'il a dû se dire qu'il ne fallait pas risquer de trop les effaroucher en mettant en avant la dimension chrétienne. De fait, dès le départ, en 2009, quand le site de Carnoët n'était pas encore choisi et que les premières statues étaient visibles à Saint-Pol-de-Léon, et en 2010, première année d'implantation et d'accueil du public à Carnoët, lui-même définissait souvent son projet comme un projet culturel, "une île de Pâques pour le 3e millénaire". Il lui est arrivé aussi de parler d'un Puy-du-Fou breton. Bref, il me semble qu'il a laissé s'installer d'emblée un certain malentendu, sans lequel le site d'ailleurs n'aurait peut-être pas eu le succès qui est le sien en nombre de visiteurs (la référence à l'"île de Pâques" était sans doute plus à même d'attirer du public que ne l'aurait été la mise en avant d'une "terre de Bretagne, connue pour sa solide tradition chrétienne" pour citer Jean-Paul II à Sainte-Anne-d'Auray en 1996). C'est peut-être aussi ce qu'il regrette aujourd'hui (simple supposition, je ne le connais pas personnellement et je n'ai pas encore lu son livre). Quant au parking qui deviendrait payant, ce serait un peu dommage mais pas forcément très grave en soi: après-tout, le stationnement est payant en été à Locronan, y compris les années de Troménie, sans distinction entre les pèlerins et les simples touristes.

Jean-Michel


[ PP à JM – En effet la question du parking n'est pas déterminante (après tout il faut aussi payer pour parquer sa voiture si l'on visiter l'abbaye du Mont Saint-Michel, ou même prendre part à la messe dans l'abbatiale ou l'église paroissiale. Et ça ne dévalue pas le Mont pour autant. De même qu'aucun intérêt extérieur ni administratif ne tente de le "laïciser" en chassant les moines installés là par Malraux...
Ce qui serait bien plus grave à Carnoët, d'un simple point de vue historique et culturel breton et sans même aller jusqu'au point de vue chrétien, ce serait d'ajouter des statues autres que celles des saints bretons (sous prétexte d'attirer le public, ce qui est douteux en l'occurrence). Cette "laïcisation" sous pressions commerciales ferait perdre au site sa raison d'être : ériger sur une colline la "longue mémoire" de la Bretagne, liée par l'histoire au message chrétien.
Les gens d'affaires bretons se montreront-ils déchristianisateurs, alors que Malraux avait installé les moines au Mont Saint-Michel ? Et qu'aujourd'hui au Mont la présence de moines (chose plus ostensiblement catholique que des statues !) plaît beaucoup aux centaines de milliers de touristes ? ]

réponse au commentaire

Écrit par : Jean-Michel / | 27/06/2020

à Patrice :

> Geste prophétique que celui d'André Malraux en 1966 : sans lui, l'abbaye ne revivrait pas comme elle vit actuellement. Il n'y a en effet rien de plus triste qu'un lieu ayant jadis accueilli la louange quotidienne de Dieu converti en espace d'expositions (Royaumont), en prison (Clairvaux), en musée (Unterlinden) voire en salle de restaurant pour mariages huppés (les Prémontrés à Pont-à-Mousson).
Au Mont Saint-Michel comme au Mont Sainte-Odile, on sait les murs habités d'une présence humaine qui, jour et nuit, rend grâce et adore la Présence Réelle.
Puisqu'il était récemment question de Sion, où des religieux étaient établis de longue date (de Gaulle y logea en 1951, invité par la mère supérieure), le couvent des pères oblats, inoccupé après leur départ, fut vendu au conseil départemental qui l'a transformé en un centre culturel consacré à la protection de l'environnement : 'Laudato Si' sans le Christ. Voir un sanctuaire ainsi sécularisé est une blessure ressentie à chaque visite.
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Écrit par : Philippe de Visieux / | 28/06/2020

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