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15/07/2019

"Il y a dans la 'piété' quelque chose de très fort..."

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L'académicien Jean Clair, qui vient de publier Terre natale (Gallimard, juin 2019), donne à Nicolas Ungemuth une analyse implacable de ce que deviennent l'art, la langue et l'ensemble de la culture sous l'empire marchand du néolibéralisme : 


 

Historien de l’art d’une intelligence extrême, ancien conservateur du Musée national d’art moderne puis du Centre Pompidou, directeur du musée Picasso […], académicien depuis 2008, l’auteur de La Barbarie ordinaire vient de publier ce qui est probablement son plus grand livre”, écrit Nicolas Ungemuth, auteur de cet entretien paru dans Le Figaro Magazine. Ce livre s’intitule Terre natale – Exercices de piété. Jean Clair – y expose une vision du monde qui est un défi global à la sous-culture de marché. L'entretien est à lire in extenso...  Extraits :

 

La piété et la Pietà

<< …’Piété’ aujourd’hui n’est pas en odeur de sainteté, si je puis dire. […]  La piété n’est pas seulement la piété religieuse : elle s’applique surtout et d’abord au passé, aux traditions, aux parents, ceux d’où vous venez comme ceux dont vous venez, à la fois biologiquement, familialement et culturellement. Si l’on creuse un peu le mot lui-même, la piété, c’est aussi la purification. Le terme de ‘pius’, pour ‘pieux’, désigne l’acte de se purifier, déjà avant le christianisme, dans la tradition grecque et romaine. Il y a dans la piété quelque chose de très fort, allant à l’encontre de toute la doxa contemporaine tournée vers la dérision, le mépris, le cynisme, le rejet du passé ou de l’histoire, des règles, des normes, et, bien sûr, le rejet de la piété filiale ou religieuse, comme de la piété envers notre propre culture. J’ai ressenti le besoin de faire cet effort de remémoration pour rendre grâce à ce qui m’a constitué : mes parents, mes origines, la terre natale. Ce faisant, je tente de me purifier. C’est pourquoi le bandeau de mon livre représente la magnifique Pietà de Notre-Dame de Paris, sous les cendres, après l’incendie…>>

 

Le néolibéralisme dans l’art

<<  [L’art à l'ère du marché spéculatif] n’est pas une supercherie : c’est un système bancaire, financier, très intelligent, qui fait que les œuvres ont une plus-value d’autant plus forte et plus rapide qu’elles n’ont aucune valeur sur le plan esthétique ou spirituel. J’appelle cela la “titrisation du néant” : il faut, pour que cela fonctionne, que l’on titrise certaines choses, mais cette titrisation n’est possible que si les œuvres elles-mêmes n’ont aucune valeur intrinsèque. Les banquiers connaissent cela très bien. Mettre sur le marché des œuvres existantes en raison de leurs qualités artistiques et esthétiques ne débouchera jamais sur les extraordinaires exploits des ventes aux enchères qui permettent aux oeuvres de Koons, par exemple, d’atteindre des prix hallucinants. Cette falsification originaire permet de rendre possibles toutes les autres impostures, comme toutes les autres corruptions. Je rappelle que lorsqu’il y eut une rétrospective Jeff Koons à Beaubourg, pour la première fois dans l’histoire de ce musée – qui est un musée national – les conservateurs dudit musée n’ont pas été autorisés à pénétrer dans l’espace consacré à l’exposition. Cela paraît bénin, mais cela voulait dire que ce musée national perdait tout contrôle et abandonnait une partie de son territoire à des intérêts privés. En fin de compte, cette exposition ne tira son prestige et sa plus-value financière que du fait d’être montrée au Centre Pompidou, non loin des œuvres de Picasso. Là nous étions entrés dans un système où le goût, la connaissance, l’œil n’avaient plus cours : l’ignorance devenait la base même de toutes les falsifications possibles… >>

<<  …Lorsque je suis devenu conservateur de musée en 1966, il y avait un idéal démocratique, républicain et élitiste de ce qu’était un musée national […] Durant vingt ans, j’ai été très heureux dans ce monde qui, en France en particulier, fondait une approche de l’oeuvre d’art de très grande qualité. Aujourd’hui cela n’existe plus. D’une part, à cause de la privatisation scandaleuse de parties entières de ces musées par l’intrusion de plus en plus massive et indiscrète d’intérêts privés dont les origines sont parfois extrêmement suspectes ; et, d’autre part, par cette volonté d’y faire entrer des foules énormes qui ne savent même pas où elles sont ni ce qu’elles viennent y voir, alors même que l’histoire de l’art n’est toujours pas reconnue en France. […]  C’est pourtant important d’expliquer ce qu’est une œuvre d’art, pourquoi elle a été créée, ce qu’elle signifie dans l’histoire d’une civilisation… Aujourd’hui on préfère aller passer la nuit aux pieds de la Vénus de Milo avec Beyoncé ! […]  Qu’est-ce qu’une société où l’œuvre d’art n’existe plus comme porteuse d’une charge intellectuelle ou spirituelle ? >>

 

L’américanisation de la langue française

<<  L’appauvrissement de la langue, du lexique, du vocabulaire, l’ignorance de la syntaxe, tout cela est désespérant. Lorsqu’on arrive à ce point de déliquescence et d’abrutissement, on se retrouve à la fin d’une civilisation plus encore que d’une culture. L’envahissement de l’anglais est terrifiant. Dans certains journaux quotidiens, on peut lire entre 60 et 150 anglicismes par numéro. Les plus hautes instances et le ministère de la Culture en premier sont les premiers responsables : lorsque le ministre de la Culture "initie un pass culture", où va-t-on ?  Je parle anglais couramment, puisque j’ai habité plusieurs années aux Etats-Unis, mais je n’utilise pas d’anglicismes. Si les Français veulent employer des mots anglais, qu’ils commencent par maîtriser cette langue et apprendre la leur… >>

 

(extraits reproduits avec l'autorisation de l'auteur)

 

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00:53 Publié dans Idées | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : art contemporain

Commentaires

QUAND

> Adhésion totale à sa description du mécanisme de “titrisation du néant”. Mais quand cela a-t-il commencé ?
Question de goût, de sensibilité. On peut penser, contrairement à Jean Clair, que "l'impiété" a commencé avec la génération de Picasso...
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Écrit par : Pierre Huet / | 14/07/2019

PORTE-PAROLE

> J'ai suivi ses cours à l'École du Louvre il y a quarante ans. À l'époque les historiens de l'art étaient respectés et écoutés. Aujourd'hui, ils sont considérés comme des inutiles et des réactionnaires. Les autorités dont dépendent les institutions culturelles les méprisent, considérant qu'ils ne savent pas faire du chiffre, et les mettent dans des placards. Pour un Jean Clair qui peut parler, combien sont bâillonnés. Du moins est-il notre porte-parole.
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Écrit par : Guadet / | 15/07/2019

C.I.A.

> Franck Lepage décrit très bien l'arnaque de l'art contemporain dans un supplément de sa conférence gesticulée. Pour ceux qui ont une petite demi-heure devant eux. Ça part d'une citation assez claire d'un ancien directeur de la CIA:"L'opération de désinformation la plus réussie de toute l'histoire de la CIA est le financement de l'art contemporain en Europe".
https://www.youtube.com/watch?v=n3gOLGzMChU
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Écrit par : Cyril B / | 15/07/2019

@ Pierre Huet

> Les œuvres de Picasso ont connu très tôt un emballement du marché de l'art, certes, mais ce n'est pas une raison pour le mettre dans le même sac que Koons.
Les bourgeois des années trente voyaient dans le cubisme et l'abstraction la dégénérescence de l'art, alors que celle-ci était plutôt dans l'art pompier qu'ils aimaient, art pompier conçu comme une marchandise destinée à prendre rapidement une valeur élevée, mais une marchandise dénuée de toute aspiration à une transcendance. Alors que l'art moderne de l'époque recherchait activement à renouer avec la simplicité et la force de l'art religieux.
Le marché de l'art d'aujourd'hui traite par le mépris toute idée de transcendance ou de génie poétique : il ne voit que des valeurs boursières. Les soi-disant "artistes" en vogue lui apportent le rien nécessaire.
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Écrit par : Guadet / | 15/07/2019

'LAUDATO SI'

> A rapprocher de Laudato si § 143 !

143. Il y a, avec le patrimoine naturel, un patrimoine historique, artistique et culturel, également menacé. Il fait partie de l’identité commune d’un lieu et il est une base pour construire une ville habitable. Il ne s’agit pas de détruire, ni de créer de nouvelles villes soi-disant plus écologiques, où il ne fait pas toujours bon vivre. Il faut prendre en compte l’histoire, la culture et l’architecture d’un lieu, en maintenant son identité originale. Voilà pourquoi l’écologie suppose aussi la préservation des richesses culturelles de l’humanité au sens le plus large du terme.
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Écrit par : Pierre Huet / | 16/07/2019

ART ET MARCHÉ

> Picasso n’est pas Koons mais clairement il s’est inscrit dans l’évolution libérale de l’art puisque les critères d’esthétique hérités de la philosophie de Platon et de l’incarnation chrétienne ont été remplacés peu à peu par d’autres critères au fur et à mesure que la référence à une transcendance disparaissait. Référence qui a créé un vide remplacé par l’argent. C’est le fondement philosophique du libéralisme.
Michéa a très bien décrit cela dans 'L’empire du moindre mal'.
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Écrit par : Ludovic / | 16/07/2019

"L’envahissement de l’anglais est terrifiant."

> On ne peut qu'agréer, d'autant que l'usage du globish semble relever davantage du pédantisme que d'une maîtrise de la langue anglaise. Le CSA ne devrait-il pas imposer une charte de respect de la langue française lorsque le terme en globish possède son équivalent ?
Le 14 juillet, nous avons ainsi eu droit à Macron descendant les Champs dans un "command car", applaudissant les prouesses d'un "flyboard" ; on demande un "doggybag" au restaurant ; on monte à bord d'un TGV "Ouigo" (we go) ; Mme Pécresse annonce la dématérialisation des tickets de métro, remplacés par un "pass Navigo Easy", etc.
En 1969, après l'alunissage d'Armstrong, on évoquait dans la presse française États-Unis et URSS comme "challengers" de la conquête spatiale, avec usage de guillemets : quel journaliste aurait cette précaution en 2019 devant la déferlante d'anglicismes qu'il nous faut quotidiennement digérer ?
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Écrit par : Philippe de Visieux / | 17/07/2019

@ Guadet

> Sortir du pompier et rechercher la transcendance, oui. Mais entre un provocateur carriériste qui distord le réel et un artiste qui le sublime, il y a un abîme, qui est à l'image de celui qu'il y y entre le Salut de la nature humaine et le transhumanisme.
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Écrit par : Pierre Huet / | 17/07/2019

Cher Philippe,

> allez voir ce lien qui offre des propositions de vacances "spi" en FRANCE...C'est génial, vous allez adorer "mission to paradise" ou alors "rocabeach"...
Se rendent-il compte, les organisateurs, qu'ils participent à fond à la perte du langage donc du sens ?
Prions pour que notre clergé retrouve du bon sens.

https://fr.aleteia.org/2019/07/17/vous-etes-jeune-10-propositions-pour-passer-un-ete-spi-et-detente/
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Écrit par : VF / | 18/07/2019

@ Pierre Huet et Ludovic

> Les sculpteurs romans aussi distordaient le réel. Les Koons d'aujourd'hui peuvent malheureusement compter sur l'ignorance des gens en matière d'histoire de l'art et en particulier d'art du XXe siècle. Cette ignorance permet de camoufler la révolution culturelle néolibérale de la fin du XXe siècle qui, à la suite de Staline, d'Hitler et de Mao, a détruit l'art en Occident.
Il y avait peu de distance entre Picasso et Ingres. L'art moderne de la première moitié du XXe siècle a simplement cherché à se ressourcer dans des styles archaïques. La démarche était plutôt tournée vers l'humanisme et la transcendance. Ne pas voir la différence avec le prétendu "art contemporain" qu'on nous impose aujourd'hui est catastrophique. C'est comme ne pas faire la différence entre un Rembrandt et une affiche publicitaire.
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Écrit par : Guadet / | 18/07/2019

à VF :

> Les bras m'en tombent : le forum 'Life is today' au lycée "privée" (sic) Notre-Dame à Fontenay-le-Comte.
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Écrit par : Philippe de Visieux / | 19/07/2019

21 JUILLET

> https://fr.aleteia.org/2019/07/16/on-a-communie-sur-la-lune/

Cet article insolite en ce jour du cinquantenaire d'Apollo 11 : on a "communié" sur la Lune (mais à la manière calviniste, sans transsubstantiation, Buzz Aldrin étant protestant).
Et vous, Patrice, comment avez-vous vécu ce moment historique, le 21 juillet 1969 ?

PV


[ PP à PV – Dans une profonde, profonde indifférence !
La "conquête" de l'espace paraissait – à moi et à mes camarades étudiants – un moyen de détourner l'attention des Terriens des problèmes qu'on (l'Amérique) leur préparait ici-bas... ]

réponse au commentaire

Écrit par : Philippe de Visieux / | 20/07/2019

à Patrice :

> En regardant ces images d'un monde lunaire d'une "splendide désolation" (Aldrin), c'est surtout à la Terre que je pense, la seule en mesure d'héberger la vie sous toutes ses formes, d'où l'impérieuse nécessité qui devrait sauter aux yeux de tous nos semblables de protéger cet écrin unique dans l'univers, offert par Dieu.
Lubie en effet que de vouloir "terraformer" Mars, et avant ceci d'établir sur la Lune une base permanente en y exploitant au passage l'hélium 3 absent de la surface terrestre ;
folie également que ce tourisme spatial promu par Elon Musk et autres entrepreneurs de ce genre dont la seule préoccupation est de faire du fric sans s'émouvoir du ravage écologique qu'ils engendreraient.
En voyant ces images d'Apollo, c'est donc surtout la fragilité de notre planète qui m'interpelle, fragilité que décrivit superbement Carl Sagan dans 'Un point bleu pâle' :
« On a dit que l'astronomie incite à l'humilité et fortifie le caractère. Il n'y a peut-être pas de meilleure démonstration de la folie des idées humaines que cette lointaine image de notre monde minuscule. Pour moi, cela souligne notre responsabilité de cohabiter plus fraternellement les uns avec les autres, et de préserver et chérir le point bleu pâle, la seule maison que nous ayons jamais connue. »
On aimerait que Donald Trump en soit lui aussi persuadé.
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Écrit par : Philippe de Visieux / | 21/07/2019

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