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18/10/2016

USA : le big business assiège l'Université catholique

Freres-Koch.jpg

Du mensuel en ligne American prospect (14/10) : "Dernière cible des frères Koch : le pape François... Connus pour leur financement de la politique, les deux milliardaires ont aussi donné des millions à la business school de l'Université catholique pour promouvoir une théorie du free market contredisant les enseignements du pape" :


 

Cet article du catholique John Gehring prend pour point de départ une réunion de PDG, de managers de hedge funds et de responsables (laïcs et prêtres) de l'Université catholique [1] dans un grand hôtel de Washington au printemps dernier. Sujet de la soirée : comment fusionner l'enseignement social catholique et le big business. Parmi les intervenants, on remarquait le lobbyiste d'un surpuissant groupe lié aux industriels pétroliers Charles et David Koch, rois des pollutions toxiques à l'échelle du continent.

93bd0174527fec4b29099bcd71e0778f.360x240x1.jpgModèle des inquiétants frères Duke dans le film de Landis Un fauteuil pour deux en 1983 [photo], les frères Koch sont des darwinistes sociaux indifférents en matière religieuse ; leur seul credo est la suppression des impôts sur les sociétés,  la réduction des droits des salariés et  la suppression des mesures environnementales. Ils financent massivement la droite "conservative" (= ultralibérale) et le négationnisme climatique, aux Etats-Unis et dans d'autres pays...

Ce soir-là, donc, dans le grand hôtel de Washington, les conversations tournent exclusivement autour de l'urgence de supprimer les régulations et de tout livrer au marché ; Gehring constate que la réunion ressemble plus "à une soirée républicaine de fund raising qu'à une conférence de la seule université américaine agréée par le Vatican".

Mais rien d'étonnant à cela, explique-t-il. La business-school de l'Université catholique a reçu 13 millions de dollars de la Fondation Koch depuis 2013 : à la consternation d'universitaires loyaux envers l'Eglise, qui constatent que cette manne financière vise à dresser la CUA contre le "socialist pope" ! Manoeuvre qui ne doit pas déplaire (peut-on préciser) à quelques membres du Sacré Collège, tel celui qui donna une interview au Financial Times contre l'encyclique Laudato Si'  - et qui fait des conférences négationnistes sur le climat.

Gehring souligne que "l'idéologie libertarienne des frères Koch est incompatible avec la tradition sociale du catholicisme et les priorités du pape François, premier pape jésuite et premier pape latino-américain, qui use de sa chaire pour dénoncer la faillite morale du capitalisme global d'aujourd'hui". Ce pape, insiste-t-il, qui considère le changement climatique comme "l'un des principaux défis auxquels est confrontée l'humanité en notre temps" ; pape qui détruit, dans l'exhortation apostolique Evangelii gaudium, le dogme libéral du trickle-down (l'enrichissement des plus riches censé profiter aux plus pauvres par "ruissellement") ; pape qui prône une sortie  de l'économie carbonée, ce qui s'oppose frontalement aux intérêts industriels des Koch !

D'où la lettre ouverte de protestation de cinquante théologiens et universitaires catholiques en 2013, lorsque les Koch ont commencé à inonder d'argent la CUA... Ce financement, ont-ils déclaré, "soutient des orientations publiques contredisant directement l'enseignement catholique en morale sociale, de la justice économique à la gestion environnementale".

Une autre protestation, émanant de l'association des Universitaires catholiques pour la justice sociale, accusa l'université d'induire potentiellement en erreur ses étudiants quant aux positions de l'Eglise sur les syndicats et les droits des travailleurs.

De manière significative, les dirigeants de la CUA répondirent en prétendant que ces points de doctrine sociale étaient matière à controverse...  Système de brouillage qu'emploient aussi, en France, certains "patrons chrétiens" ou "économistes catholiques"... Un autre système de brouillage consiste à prétendre, comme deux PDG catholiques dans le Washington Post en 2014, que marcher avec les Koch revient à marcher avec le pape, puisque le pape veut le bien des pauvres et que l'ultralibéralisme fera leur prospérité ! Le même type de sophisme a du succès dans certains milieux en France.

En 2015, lors de la visite du pape François aux Etats-Unis, le lobby Heartland Institute - financé par les Koch - était parti en guerre contre ce pape "dont les vues sur le réchauffement climatique et le capitalisme sont fausses"...

Tim Busch, PDG catholique et mentor de la business-school de la CUA, déclare de son côté : "Il ne faut pas critiquer les Koch, mais les applaudir." Contredisant les évêques américains et la doctrine sociale de l'Eglise, il condamne tout salaire minimum garanti comme "une régulation anti-marché".

Andrew Abela, doyen de la business-school de la CUA, ironise sur l'encyclique : "Va-t-on prétendre que douter du réchauffement climatique est un péché ?".

En 2015, dans Forbes Magazine, l'économiste "conservateur" ultralibéral Stephen Moore (conseiller de Trump) écrivait : "Le pape s'est allié à l'extrême gauche et embrasse une idéologie qui rendra les gens plus pauvres et moins libres ; ses vues sur l'environnement sont alignées sur l'extrémisme vert misanthrope, antichrétien et anti-progrès."  

Des catholiques résistent à ce matraquage permanent. Ainsi Stephen Schneck [photo], professeur à la CUA, qui déclare à Gehring : "Les idéologies du tout-marché sont réellement hérétiques. Assujettir la liberté humaine à la compétition de marché qui a instauré le consumérisme, le matérialis280x280-509f4fa76b0ef89429e030eebbef2709.jpgme, le relativisme des valeurs et la marchandisation du travail, n'est pas compatible avec l'idéal catholique de dignité humaine."  Mais, constate Gehring, on voit à l'oeuvre "tout un réseau bien financé de clercs 'conservative' et d'intellectuels catholiques de droite qui pond des livres et fait des conférences pour répandre un message très différent de celui du pape, en ce qui concerne l'économie et le climat..."  L'article s'achève sur ces mots du professeur de théologie Thomas Kelly : "Les Koch sont influents et ont de l'argent à dépenser autant qu'ils veulent. Ils imprègnent les jeunes d'une idéologie libertarienne qui les attire parce qu'elle joue sur les intérêts personnels et l'individualisme. Leur distribution d'argent dans les universités fait partie d'une stratégie politique : ils veulent former une génération de gens convaincus de ne penser qu'à soi. A la racine, c'est le contraire exact de l'enseignement catholique sur le bien commun."

 

_______________

[1]  La Catholic University of America (CUA), fondée en 1887 à Washington par les évêques des Etats-Unis avec le soutien du pape (économiquement anti-libéral) Léon XIII, a le statut d'université pontificale. Le pape François lui a rendu visite en 2015, après les papes Jean-Paul II (1979) et Benoît XVI (2008). D'où la stupeur des journalistes constatant que la CUA, pour des raisons d'argent, laisse son école de commerce dériver loin de l'enseignement socio-économique du Vatican.

 

 

Logo_of_The_Catholic_University_of_America.svg.png

 Blason de la CUA

 

Commentaires

DOCAT

> Etes-vous au courant de la sortie de DOCAT avec comme sous-titre "que faire", qui se veut un complément de YOUCAT pour présenter aux jeunes la doctrine sociale de l'Eglise?
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Écrit par : Robert Culat / | 18/10/2016

CHOQUANTS

> Le pire c'est qu'on ne peut même pas dire que les Koch soient vraiment "conservateurs" sur le plan des mœurs, l'excuse classiques de la droite catho pour accepter toutes les compromissions.
Sur ce plan, une partie minoritaire mais importante de l'Église américaine en est rendue à appuyer... Donald Trump, notamment dans le mouvement pro-vie. En voici deux exemples particulièrement choquants :
https://www.catholics4trump.com/cardinal-ratzingers-2004-letter-forbids-catholics-to-vote-for-hillary/
http://www.lifenews.com/2016/10/10/father-frank-pavone-i-am-voting-for-donald-trump-and-pro-life-voters-should-too-heres-why/

François Sarrazin


[ PP à FS
- Il faut dire que depuis quelques années, des deux côtés de l'Atlantique, trop de cathos de droite ont tendance à déraper dans l'idolâtrie. Ce qui ne les empêche pas de se croire les plus rigoureux des catholiques ! (leur profonde ignorance religieuse leur permet cette illusion). Mais finir par soutenir des candidats pro-IVG - après avoir manifesté contre (pendant vingt ans) en disant que c'était "le point non-négociable numéro 1" -, ça montre un sérieux déboussolage. ]

réponse au commentaire

Écrit par : François Sarrazin / | 18/10/2016

MODE

> petite tribune (pertinente) de JM Jancovici sur "pourquoi le climatoscepticisme revient à la mode" : http://manicore.com/documentation/articles/echos_sept2016_climatosceptiques.html .
Eh bien : quand on a beaucoup à perdre à reconnaitre sa propre responsabilité, alors ... il vaut mieux la nier ... Et si en plus des élections sont en vue ....
Cdt,
______

Écrit par : Bergil / | 18/10/2016

EN FRANCE

> Qu'en est-il en France ? L'équivalent peut-il être observé à l'ESSEC ou à l'Institut catholique de Paris ?...

PV


[ PP à PV :
- Sur ces deux établissements en particulier, je ne peux apporter de réponse.
- Par ailleurs, des catholiques du milieu financier réagissent comme leurs homologues d'outre-Atlantique : une posture de "catholicisme imaginaire", tournant le dos aux orientations du Magistère et réduisant la DSE à une morale familiale. Le tout très calmement (sourire aux lèvres), l'air de dire : "ce pape dit n'importe quoi, heureusement qu'il n'est pas jeune."
- Je connais un bon nombre de catholiques appartenant à ce milieu mais loyaux envers le Magistère et faisant l'effort de marcher avec lui, quitte à "penser contre soi-même" : ce qui est remarquable. On peut supposer qu'il en existe aussi aux Etats-Unis ; mais ce n'est pas d'eux que parlent les grands médias ; et ce n'est pas eux non plus qui ont la visibilité dans la cathosphère sur internet...
- Là est l'urgence : créer les conditions d'un rééquilibrage de cette cathosphère ! (Ça commence : la pensée-zéro libérale-conservatrice se fissure et recule, ainsi qu'on a pu le voir au colloque 'Catholiques en action" ). ]

réponse au commentaire

Écrit par : Philippe de Visieux / | 19/10/2016

L'ARGENT CONTRE L'ÉCOLE

> Cette attaque des universités catholique américaine, me rappel un reportage sur la crise chilienne : dans les années 50-60 les tenants du libéralisme américain ont financés des études "aux US" pour des jeunes Chiliens des universités catho, pour leur bourrer le cerveau d'idées ultralibérales. Quelques années plus tard, il y avait le coup d'état de Pinochet avec la mise en pratique de ces belles théories, et ... le résultat social que l'on a vu (et politique aussi).
Attaquer l'école est une base quand on veut casser une société. C'est ce que veut faire NBK avec la théorie du genre,
mais dans l'autre (et bon) sens, c'est aussi ce que fait le Bhoutan pour former ses enfants à l'écologie (voir le film "Demain"). D'où l'importance de surveiller ce qui s'y passe.
Cdt,
______

Écrit par : Bergil / | 19/10/2016

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