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27/08/2016

'Le Cercle' : [3] où le "partage" devient enfumage

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"Positif", "communauté", "échange"... Le roman d'Eggers montre comment on se laisse imprégner par les slogans creux du Réseau :


 

 

L'histoire est racontée du point de vue de son personnage principal, la jeune Mae : petite Américaine standard que le Cercle [*] recrute via sa copine Annie, elle-même devenue l'une des stars du Réseau. "Mon Dieu, c'est le paradis", pense Mae en arrivant sur le fabuleux campus du Cercle - qui offre un confort extrême à ses milliers de salariés en échange d'un travail intense (et même délirant). Comme les autres, elle va adhérer avec fanatisme à l'éthique de cette très grande entreprise. Ethique qui porte à une dimension orwellienne les idéaux obligatoires de l'ère numérique : "transparence" et "partage", c'est-à-dire mise en commun permanente et instantanée de tout (y compris la vie personnelle de chacun), parce que "tout doit être su".... Tout savoir tout le temps et sur tout le monde est le carburant de l'industrie de la communication, expliquent les managers du Cercle.

L'esprit de Mae est happé par l'engrenage. Elle ne voit pas la déshumanisation que véhiculent les idéaux affichés par le Cercle. C'est qu'elle a intérêt à y croire... C'est aussi qu'elle y adhère sans effort : car ces slogans semblent faire appel à des vertus - en les détournant de leur sens : "Partager, c'est aimer..." "Garder pour soi, c'est voler..." Mais ce que le Réseau veut faire "partager", ce ne sont pas des biens superflus ou de la solidarité concrète (comme dans la morale chrétienne) : c'est le spectacle vidéo de la totalité des vies privées, ainsi transformées en show dans l'intérêt d'une multinationale.

Non seulement Mae a sur son bureau une batterie d'écrans où cascadent à longueur de journée des flux de messages clientèle, mais elle a l'obligation de mettre en ligne les images de sa propre vie et de répondre à longueur de temps aux questions, requêtes et "invitations" harcelantes des autres salariés du Cercle. Et elle doit répondre à ces dernières, tout le temps, sous peine de voir s'effondrer sa cote personnelle sur l'écran du "rank" où un algorithme affiche son évaluation par les autres : un "classement en fonction de ton taux de participation". Mais, bien sûr, "c'est juste une façon ludique de voir comment tu participes à la vie sociale par rapport aux autres membres de la communauté..."

L'existence de Mae et celle des autres n'ont plus droit à la moindre intimité : comme toutes les existences, elles doivent devenir carburant de la Machine. Les opérateurs de la transparence universelle doivent exhiber leur propre transparence : s'y soustraire serait rompre avec la raison d'être du Cercle. Et c'est hors de question, car Mae a très vite adopté cette raison d'être. Elle l'a intériorisée. "Aujourd'hui elle communiquait avec des clients aux quatre coins du globe, gérait six écrans à la fois, formait une nouvelle équipe de débutants, et se sentait plus utile, plus valorisée, et intellectuellement plus stimulée, qu'elle n'aurait cru possible."  Toujours moins de contacts interpersonnels en chair et en os (de plus en plus circonscrits au campus du Cercle). Toujours plus de contacts virtuels. Une déshumanisation enrobée - en prime -  d'émotions... humanitaires : "grâce aux outils que le Cercle lui offrait, Mae eut le sentiment de pouvoir sauver des vies à l'autre bout de la planète."

Mae devient l'un des plus performants opérateurs du Cercle. C'est elle qui aura la grande idée de forcer chaque citoyen à ouvrir un compte True You (l'application universelle brevetée par le Cercle) et à passer par ce compte pour payer ses impôts, faire appel aux services publics, et même pour voter... Ce stade suprême de la privatisation doit rendre obsolètes les Etats dans le monde entier ! L'idée est aussitôt mise en chantier par les centaines de développeurs du Cercle. Mae n'a pas l'impression de l'avoir "pensée" : elle n'a fait, dit-elle, que "relier" des données préexistantes...  Mae ne pense plus, elle fonctionne comme un algorithme.

Sa grande idée s'accompagne de la dissolution de la citoyenneté dans le show d'une "démocratie sans filtre", réduite à du sociétal et à un sondage universel permanent. Perspective qui déchaîne l'émotion surexcitée des jeunes salariés du Cercle : "Nous sommes à la veille d'un vrai changement, un changement radical que nos coeurs exigent !"  L'imposture fonctionne à fond...

En quoi ce roman est-il de salut public en 2016 ? Songeons aux pratiques d'aujourd'hui, et parlons-en dans la prochaine note.

 

(à suivre)

 

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[*]  voir ici les deux notes précédentes.

 

Commentaires

LE ROMAN

> Ce roman sur l’emprise qu’internet est censé avoir sur nos vies paraît, quel que soit le talent de son auteur, bâti sur un sentiment et un raisonnement paranoïaques. Mais peut-être la paranoïa est-elle nécessaire à notre époque, pour échapper au décervelage computatif général ?
En lisant votre recension, je pense à ces enfants du début du XXe siècle terrorisés par le catéchisme qu’on leur faisait répéter.
Question. « Pourquoi l’Ecriture sainte parle-t-elle des yeux, des oreilles et des mains de Dieu ?
Réponse. C’est pour nous faire comprendre que Dieu voit tout, qu’il entend tout et qu’il peut tout.
Q. Dieu, qui voit tout, connaît-il aussi nos pensées les plus secrètes ?
R. Oui, il les connaît toutes ; il sait le passé, le présent et l’avenir. »
Ce catéchisme a sans doute suscité quelques névroses. Mais à l’aune du futur décrit dans « Le Cercle », il constituera peut-être un recours…
Oui, Dieu connaît nos pensées les plus secrètes ; 1re différence avec l’ordinateur qui « épie » le moindre de mes clicks.
Oui, Dieu sait le passé, le présent et l’avenir ; 2e différence avec l’ordi qui m’« encercle ».
Oui, Dieu voit tout, et il voit surtout « ce pour quoi Il m’a créé, la vie de Dieu en moi », comme disait mon curé le 15 août… Et cette vie de Dieu en moi, nul ne la prend, c’est moi qui la donne. Qui la Lui donne… 3e différence avec l’ordi esclave et « esclavagiste »…
Le Cercle aurait-il pu finir comme suit… ?
« Mae s’approcha de l’écran et croisa le regard pétrifié de ce couple de collaborateurs, Gilles et Anne, amants quelque peu rebelles à l’esprit de la Machine, qui venaient d’apprendre leur licenciement en raison d’un “taux de participation” défaillant. Licenciement que Mae avait approuvé et appuyé. La vidéo était démonstrative à souhait à cause de la sidération des regards échangés par Anne et Gilles, lorsqu’elle leur avait annoncé leur départ. Mais en grossissant l’image, Mae fut frappée par la lueur de tendresse logée au fond de leurs pupilles… Elle grossit encore l’image, du 333%. Et monta le son… Elle n’en revenait pas : « Qu’est ce que c’est ? Quel est ce bruit ? Mais c’est leur cœur que j’entends ! Leur cœur qui bat ! Qui ne cesse de battre ! Qui bat ! Qui bat ! Qui bat ! »

Denis


[ PP à D. - Le romancier Dave Eggers n'est pas plus paranoïaque que les romanciers George Orwell et Aldous Huxley... ]

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Écrit par : Denis / | 27/08/2016

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