Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16/06/2011

"Les Romans du Mont Saint-Michel" et la presse : la lecture de Mickaël Fonton

...dans Valeurs Actuelles (16/06) :  "Fascinant Mont Saint-Michel"

http://www.valeursactuelles.com/culture/actualit%C3%A9s/f...


 

Un livre raconte l’aventure de ceux qui, au cours des siècles, firent l’histoire de ce lieu unique au monde. Une invitation au pèlerinage sur les traces de l’archange.

 

« On ne s'habitue pas au Mont-Saint-Michel. Cet endroit stupéfie depuis mille ans. C’est le seul cas de surprise inusable. Qu’on le contemple du pied de sa masse vertigineuse, ou du rivage, dans son étrangeté de montagne- sanctuaire, ou à 10kilomètres, triangle gris sur l’horizon… chaque fois le choc est intégral – comme si nous ne l’avions jamais vu. »

Si vous gardez du Mont-Saint-Michel l’image d’un lieu, certes beau, mais qu’un afflux permanent de touristes semble priver de spiritualité et d’authenticité, le livre de Patrice de Plunkett vous réconciliera avec la Merveille de l’Occident. Et vous y apprendrez que les foules de visiteurs ne sont pas le fait de notre époque touristique et mercantile : en 1318, treize pèlerins meurent étouffés par la foule dans une ruelle, et, déjà, les autorités mettent en garde contre la rapacité des cabaretiers.

Ensuite, au-delà de l’anecdote, vous comprendrez avec l’auteur, qui y a consacré dix années de recherche, qu’en ce lieu la réalité est plus forte et plus belle que la fiction.

Désireux d’en faire le décor d’un scénario de roman, Patrice de Plunkett en a finalement écrit… huit, tous plus véridiques les uns que les autres, comme huit portes d’entrée dans l’histoire du Mont. Délaissant le fil chronologique unique, il a d’abord saisi le lieu dans son milieu naturel, « une montagne qui n’est ni sur terre ni en mer, mais “au péril de la mer”, comme on se met à dire dès le haut Moyen Âge ». Il y parle des rivières, la Sée, la Sélune, le Couesnon. Évoque le piège des sables, la crainte ancestrale des noyades. Et bien sûr la mer, avec « les plus grandes marées de la planète, sur un désert marin de 500 kilomètres carrés où, à chaque flux et reflux, la Manche propulse 100 millions de mètres cubes d’eau ».

Premiers à braver le péril de la mer, les pèlerins. Qui sont-ils ? Eh bien, il y a de tout ! On apprend par exemple qu’au IXe siècle, l’un d’entre eux était un criminel libéré par ses juges sous la condition expresse d’aller en pèlerinage à Rome « en passant par le Mont-Saint- Michel ». Que six siècles plus tard, des milliers d’enfants et d’adolescents allemands, les Michaelskinder, ont quitté leur foyer pour rallier le Mont, à la stupéfaction des familles et des autorités, « comme si le feu de Dieu avait embrasé directement les jeunes sans passer par les parents ni le clergé ». Qu’à l’époque des guerres de Religion, les pèlerinages au Mont ressemblaient à des marches de milice. Qu’il y a tou jours des pèlerins aujourd’hui, même si le sens n’est plus le même. Ce pendant, le livre laissé ouvert dans l’abbatiale révèle que « le touriste agnostique mondialisé se trouve prier pour ses défunts comme s’il était en 1400 ».

Lieu de prière et de pèlerinage, le Mont fut aussi une prison

Le XVe siècle, justement. Au petit matin, un moine regarde l’horizon. La vie est dure au Mont. Le vent trouble le silence. Il fait froid, humide. On boit l’eau de pluie. On y meurt jeune. Depuis quatre siècles, les bénédictins ont remplacé les chanoines. Puis viendront les bénédictins mauristes, puis la Révolution. Il faudra attendre 1969 pour voir revenir des moines au Mont – l’une des dernières décisions du ministre Malraux. Parfois, le visiteur d’aujourd’hui s’en étonne : « Il découvre que le château est habité et que ce n’est pas un château. Alors, il s’assied et il écoute la polyphonie », observe Patrice de Plunkett.

Autres figures du lieu : les chevaliers. Une centaine d’entre eux défendirent, trente années durant, le Mont-Saint- Michel contre les Anglais qui possédaient la Normandie. Acte de bravoure qui les fit entrer dans la légende de cette époque troublée. Car la chevalerie n’est plus vraiment “de fer et de sueur” ; la décadence fleur de lisée touche aussi le Mont. La politique domine la mystique. L’abbé Jolivet s’improvise chef de guerre contre ses propres moines, les prieurs voyagent en grand équipage, placent leurs favoris, endettent la communauté. Bientôt, le Mont-Saint-Michel aura pour abbé… un enfant de un an, Henri de Lorraine, fils du duc de Guise !

Lieu de prière, de pèlerinage, place forte, le Mont-Saint-Michel fut aussi une prison. Et fameuse ! L’Ancien Régime lança la mode. LouisXIV et le Régent y mirent les jansénistes “à refroidir”. Louis XV y envoya un certain Avedik, patriarche arménien de Stamboul. Une histoire rocambolesque, bien digne de la légende du lieu, que Patrice de Plunkett nous conte d’une plume réjouissante. Au XIXe siècle, on trouve dans les geôles aussi bien des républicains que des légitimistes ; les premiers chantent le Ah ! ça ira ou la Carmagnole, les se conds égorgent un coq baptisé Louis-Philippe en criant « vive madame la duchesse de Berry ! », et tous s’enivrent. Suivront les révoltés de 1839, les Barbès, Blanqui.

Quand la prison fermera, les habitants des villages côtiers écriront à Napoléon III pour dire leur crainte d’une « baisse de la fréquentation » qui leur serait préjudiciable. Crainte si infondée qu’elle en ferait sourire. Le Mont n’a jamais attiré autant de monde. « Ce colosse a fasciné les foules mystiques du Moyen Âge, il fascine les foules sceptiques d’aujourd’hui. » Cette permanence si singulière, le mystère de ce monument si étroitement lié à son contexte et pourtant si universel qu’il peut être jumelé à l’île sacrée des Japonais, Patrice de Plunkett nous les donne encore à contempler et à comprendre à travers une foule de détails : ce que Hugo, Flaubert ou Maupassant viendront puiser au Mont-Saint-Michel, ce que celui-ci doit à l’antique Gargano italien ou au sauvage Skellig Michael des confins irlandais, la comédie de ma dame de Genlis, le pieux mensonge du jeune Guillaume de Saint-Pair, enfin la beauté et la religiosité de Notre-Dame-Sous-Terre, du cloître, du réfectoire, « cet espace sans colonnes, libre, aérien, voûté de bois clair, que le jour inonde comme une vibration mystérieuse »

Mickael Fonton

Les Romans du Mont-Saint-Michel, de Patrice de Plunkett, Éditions du Rocher, 320 pages, 20,90 €.