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08/09/2018

Ce qui se passe vraiment chez les catholiques américains

 ...analysé par le professeur de théologie Massimo Faggioli :

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Flirting with Schism

The Right-Wing Effort to Delegitimize Pope Francis

Massimo Faggioli, professeur de théologie et d’études religieuses à l’université Villanova de Philadelphie. Dernier ouvrage publié : Catholicism and Citizenship: Political Cultures of the Church in the Twenty-First Century (Liturgical Press, 2017).

 

Extraits de l'article paru dans Commonweal

 

<< La publication du “témoignage” de l’archevêque Carlo Maria Vigano, ex-nonce du Vatican aux Etats-Unis, est un épisode sans précédent dans l’histoire moderne de l’Eglise –  et pas seulement parce qu’il réclame le départ du pape. Ce document de onze feuillets, produit lancé par Vigano avec l’aide de journalistes sympathisants pendant que le pape était en Irlande, a été rendu possible par une crise grave au sein du catholicisme américain. [...]

Où en est-on maintenant ? [...] La crise des abus sexuels inter-réagit de façon explosive avec une autre crise : la fracture croissante au sein de l’Eglise catholique aux Etats-Unis. Il y a d’abord la fracture, pas tout à fait nouvelle, entre les différentes variantes de la culture catholique. Il y a ensuite la fracture, plus récente, entre beaucoup d’évêques américains et le pape actuel. [...]

Dans son article du National Catholic Reporter [*], la semaine dernière, Michael Sean Winters a eu le courage d’écrire le mot : “schisme”. Un nombre croissant de catholiques conservateurs ne reconnaissent plus la légitimité du pape. Ce qui est arrivé depuis quelques semaines a exacerbé des tensions formées depuis plusieurs années. En fait, les gens qui sont derrière la tentative de forcer François à la démission sont une petite minorité de catholiques aux Etats-Unis ; ils ne reflètent pas l’état des relations de François avec l’ensemble de l’Eglise américaine, encore moins avec l’Eglise catholique entière. Il ne semble pas que la crise en cours mènera à un schisme ouvert avec deux papes, deux Curies, deux collèges de cardinaux et deux obédiences. Mais la situation se complique du fait qu’il y a encore un pape émérite au Vatican. Benoît XVI est devenu symbole de résistance pour des catholiques traditionalistes qui s’opposent au pontificat de François et croient que la théologie de Benoît correspond mieux à la leur : [...] certains d’entre eux ont évidemment tenté au cours de ces cinq ans et demi d’utiliser Benoît contre François en signe de défi…

En tout cas Winters a raison de dire qu’il y a dans l’Eglise catholique américaine des tendances schismatiques que l’on ne trouve nulle part ailleurs – même pas en Chine où le problème n’est pas l’existence de deux catholicismes différents, mais seulement de deux hiérarchies épiscopales. Aujourd’hui ce qui est en danger aux Etats-Unis est l’idée même d’autorité ecclésiastique.

La crise actuelle est une combinaison de trois crises : théologique, politique, géopolitique.

La crise théologique.  La tentative des traditionalistes pour délégitimer François rappelle la controverse du modernisme sous Pie X au début du XXe siècle, mais à front renversé : une minorité d’activistes traditionalistes tente de réduire au silence un pape modernisateur. Mais cela rappelle encore plus la rupture “intégriste” de l’archevêque Marcel Lefebvre, dont l’excommunication automatique avait suivi l’ordination illicite de quatre évêques pour la Fraternité St-Pie-X [en 1988]. Ce qui arriva à une [certaine] culture catholique francophone entre Vatican II et 1988 pourrait bien être en train d’arriver en ce moment aux Etats-Unis, à une plus grande échelle. Le secteur traditionaliste du catholicisme US rejette ce que l’Eglise a développé pendant et depuis Vatican II. Ce rejet est en quelque sorte plus radical que celui de Lefebvre, dont les objections à Vatican II étaient (au début du moins) plus étroitement ciblées ; beaucoup de traditionalistes rejettent maintenant le concile dans sa totalité, y compris les constitutions votées par lui. Il y a eu bipolarisation dans l’Eglise US, les deux camps s’éloignant dans deux directions opposées, si bien qu’il n’y a plus que très peu de personnalités catholiques en mesure de maintenir des ponts entre la gauche et la droite. De toute évidence, la génération actuelle d’évêques américains n’est plus à la mesure du travail. Le clergé de base et les laïcs, hommes et femmes – des parents aux enseignants et aux ministres du culte – vont être mis à l’épreuve très intensément dans les mois à venir : pourront-ils encore parler avec l’autre sorte de catholiques, et entraîner autrui à faire la même chose ?

La crise politique. La fracture dans le catholicisme US, et entre catholiques traditionalistes et pape François, ne peut se comprendre hors de la bipolarisation politique en Amérique. La première phase du problème a été l’identification croissante des évêques US avec le parti républicain, en grande partie pour quelques motifs sociétaux. Comme ce parti s’est radicalisé durant la dernière décennie, un nombre non négligeable d’évêques en ont fait autant. Durant la même période, quelques intellectuels conservateurs connus ont embrassé le catholicisme pour des raisons qui semblent purement politiques. Cela avait beaucoup en commun avec l’Action française de Charles Maurras, mouvement nationaliste condamné par Pie XI en 1926 : Maurras n’avait rien à faire de l’Evangile, mais il voyait le catholicisme comme un utile outil pour la création d’un ordre social anti-démocratique. Le tout nouvel enthousiasme pour une version vieillie du catholicisme, de la part d’intellectuels conservateurs nullement intéressés par la théologie, rappelle aussi la montée de l’ultramontanisme dans la première moitié du XIXe siècle. Le dernier livre du jésuite John O’Malley sur les mouvements théologiques qui ouvrirent la voie à Vatican I nous aide à voir les nombreuses similitudes entre l’ultramontanisme du XIXe siècle et l’américanisme catholique traditionaliste du début du XXIe. Dans ces deux mouvements, la partie est jouée principalement par des journalistes et autres intellectuels laïques dont la vision de l’Eglise est essentiellement politique plutôt que spirituelle. Ils célèbrent l’Eglise comme une institution qui puisse résister à la modernité et spécialement à l’Etat moderne. Ils s’intéressent peu (ou pas du tout) à l’ecclésiologie ou à la théologie sacramentelle – ni à quoi que ce soit qui ne puisse être facilement transformé en arme contre leurs ennemis politiques.

La crise géopolitique. Les médias catholiques qui ont été partie intégrante de l’opération Vigano prétendent reconquérir Rome mais n’en ont qu’une faible connaissance, pas plus que de l’Eglise dans son ensemble. Ils se figurent toute l’Eglise catholique comme une Eglise américaine élargie. Philadelphie n’est pas la nouvelle Avignon, mais les Etats-Unis ressemblent à ce qu’était la France pour le catholicisme aux XIVe et XVe siècles. Le Grand Schisme d’Occident a résulté en partie d’une lutte pour le leadership sur l’Europe chrétienne entre la papauté et la monarchie française. Il y a maintenant une compétition tacite pour le leadership moral entre la dernière superpuissance mondiale et le Vatican. Fracture dans le catholicisme US, mais aussi fracture dans l‘Eglise universelle !  Il faut souligner que les conférences épiscopales d’Amérique latine et d’Europe ont soutenu publiquement le pape François après la parution du texte Vigano, en contraste avec le silence choquant de la plupart des cardinaux et évêques américains. [...] Leur manque de soutien à François peut être vu comme un signe de leur désir d’avoir des réponses de Rome au sujet de McCarrick ; mais il peut aussi se comprendre comme une tentative de récupérer de la crédibilité en affichant une prise de distance d’avec un pape que la puissante droite catholique n’a jamais vraiment accepté dans les faits. On ne voit pas comment les relations entre ces évêques américains et le pape pourront être restaurées. Le synode des évêques sur la jeunesse qui s’ouvrira le mois prochain à Rome est techniquement un “synode ordinaire“, mais, en raison de ce calendrier, il pourrait bien être un moment extraordinaire dans l’existence de cette Eglise fracturée. >>

__________

[*]  Extraits dans notre blog, 4/09.

 

 

 

vigano,pape françois

 

Commentaires

POURQUOI

> On voit pourquoi Dickès, Guénois et vos censeurs d'hier matin - sur RND tout ça, bizarre - ne veulent pas qu'on parle des Etats-Unis. Comment traiter un sujet sans parler du sujet ? C'est tout un art.
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Écrit par : Geoffroy Tilmont / | 08/09/2018

AMÉRICANOLÂTRIE ?

> Le coup Vigano n'a pas l'air de marcher en Asie, en Amérique latine et même en Europe sauf en France. Le désarroi complaisant et lourd de relents anti-François de catholiques français de droite est-il un résultat de l'américanolâtrie d'une certaine New Evangelization, genre Boost My Church Wahoo Cool ?
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Écrit par : Churubusco / | 08/09/2018

PHOTO

> Je ne comprend pas la photo montage. Que vient-elle faire-là sans commentaire de votre part?

Théophile


[ PP à Théophile - Posez la question à l'épiscopat américain : c'est lui qui a fait cette photo et l'a mise en ligne sur son site ! United States Conference of Catholic Bishops, 17.2.2017]

réponse aui commentaire

Écrit par : Théophile / | 08/09/2018

APOCATALEPTIQUE

> Permettez-moi, cher Patrice, ce que j’appellerai une « minute apocataleptique » (ça me prend de temps en temps)…
Si je comprends bien, ce schisme qui menace l’Eglise serait provoqué par des représentants du catholicisme tradi-conservateur (la tendance « capitaulique », celle qui « like » le capital), courant ayant embrassé une quête apparemment désespérée : donner une caution morale définitive à la superpuissance économique et politique américaine… ?
Le développement est intéressant, et me fait réviser l’hypothèse émise sur les visages respectifs :
– de la « Bête de la Mer » (la puissance « atlantique » d’Etats fédérés autour des Etats-Unis) ;
– et de la « Bête de la Terre » (la puissance « terrestre » d’Etats fédérés autour de la Russie.)
En effet, si l’on considère que l’une et l’autre, dans les derniers temps décrits par l’Apocalypse de saint Jean, sont censées marcher la main dans la main, la dimension spirituelle du combat se fait dès lors plus intense.
Imaginez le tableau : les deux alliées, la « Bête américaine » et la « Bête russe » (pour faire court), faisant avec le Dragon (la Chine) la guerre aux saints…
Imaginez cette figure : un Antéchrist qui serait un mix du cardinal Burke et du patriarche Cyrille ! (avec tout le respect qui leur est dû, et que leur témoignent MM. Trump et Poutine)…
FIN (de la minute apocataleptique).

Denis


[ PP à Denis - Bigre ! ]

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Écrit par : Denis / | 08/09/2018

DEUX AUTRES ÉLÉMENTS

> Merci pour cette excellente analyse. Le texte de Faggioli en anglais comprend également deux éléments qui me semblent dignes d'intérêt :
- les personnes ayant une certaine connaissance de Viganò n'auront pas été étonnés de l'absence de crédibilité de ses accusations ("Those familiar with Viganò’s career at the Vatican and in Washington, D.C., were not surprised to see his accusations fall apart upon inspection"), et
- si laxisme il y a eu, ce fut de la part de Jean-Paul II en 2001 en créant cardinal un homme (McCarrick) dont il savait tout à l'époque de son homosexualité et de ses abus de pouvoir sur séminaristes ("if a sexual abuser was allowed to become cardinal archbishop of Washington, D.C., it was because of what the whole ecclesiastical system under the papacies of John Paul II and Benedict XVI did and failed to do").

Ces deux éléments confirment la nature calomnieuse des arguments avancés par Viganò.

PV


[ PP à PV - Merci de signaler ces deux passages, que j'avais coupé (il faut toujours couper) pour centrer les extraits sur la nature américaine de la crise. ]

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Écrit par : Philippe de Visieux / | 08/09/2018

LE VRAI VIGANO

> http://www.lastampa.it/2018/09/05/vaticaninsider/the-inaccurate-memories-of-the-former-nuncio-who-wants-the-head-of-the-pope-bv1TkAaslmv3UG5yKLY7ZL/pagina.html

Je ne peux que recommander la lecture de cette chronologie exhaustive de l'affaire Viganò : la supercherie y est expliquée, point par point et photos à l'appui. À faire lire de toute urgence à Guénois et Dickès !
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Écrit par : Philippe de Visieux / | 08/09/2018

à PP

Êtes-vous certain que la photo est vraiment sur le site de la conférence épiscopale américaine? Je l'ai trouvé sur une page du site de Stanislas de Larminat où (en bon climato sceptique) il déplore que l’évêque présent sur la photo ait envoyé au nom de la conférence une lettre daté du 17 février 2017 (ou 17.2.2017) demandant à Rex Tillerson (alors secrétaire d'État) de ne PAS quitter l'accord de Paris sur le climat. Il fournit lui-même un lien vers ladite lettre :

http://www.usccb.org/issues-and-action/human-life-and-dignity/environment/upload/USCCB-CRS-Letter-to-Secretary-Tillerson-on-Care-for-Creation-02-17-2017.pdf

En cherchant sur Google, on peut constater que l'évêque en question (Oscar Cantu du diocèse de Las Cruces au Nouveau-Mexique) préside le comité « Justice et paix » de la conférence des évêques américains et à ce titre est plutôt en pointe quand vient le temps de critiquer les décisions de l'administration Trump (sur le climat, la diplomatie internationale, la défense des migrants, etc.). Je suis le premier à déplorer la complaisance d’une grande partie de la hiérarchie américaine envers les républicains mais cela ne semble pas du tout s'appliquer à cet évêque. De plus, la photo a très clairement l’air d’un montage fait par un amateur.

François Sarrazin


[ PP à FS - Exact ! Dont acte. Excuses et suppression de l'image ! Je m'étais arrêté au crédit photo de la conférence épiscopale. J'aurais dû être plus sourcilleux sur le sens de la présence de cette photo sur le site obsessionnellement négationniste de Larminat. Il faut préciser que j'étais arrivé sur cette photo en réponse à ma requête internet : "évêques + Trump". ]

réponse au commentaire

Écrit par : François Sarrazin / | 09/09/2018

MARK SHEA

> Mark Shea on Vigano !!
http://www.patheos.com/blogs/markshea/2018/08/todays-palace-coup-news.html
Tres à charge contre Vigano !
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Écrit par : Gégé / | 10/09/2018

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