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06/05/2016

Brésil : une "opération" d'un cynisme absolu

Le canard des manifs : en fait, mascotte d'un syndicat patronal de l'industrie. 

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Ce qui se passe là-bas n'est pas ce que disent nos médias :  


 

 

 

L'éviction de la présidente Dilma Rousseff (en cours depuis le 17 avril), et l'enquête sur la corruption de l'ex-président Lula da Silva, sont les pièces maîtresses d'une opération politique. Or ceux qui l'orchestrent sont corrompus autant et plus que Lula et Mme Rousseff ; et ils sont encore plus ouvertement liés – en tant que libéraux affichés – à la matrice de toute corruption, au Brésil et dans le reste du monde.

 

Les derniers événements

Hier, jeudi 5 mai, la justice brésilienne a suspendu de ses fonctions le président du Congrès des députés (troisième personnage de l'Etat) : le centriste Eduardo Cunha. Motif : il a "usé de ces fonctions dans son propre intérêt et de façon illicite", afin d'empêcher "les investigations à son encontre" dans l'affaire des fonds du groupe pétrolier Petrobras... Affaire où sont impliqués aussi le chef de l'opposition de droite, Aecio Neves, et le vice-président de la République et président du parti centriste, Michel Temer. Pour sa part, M. Cunha est visé dans l'affaire Petrobras par douze procédures, dont la dissimulation sur des comptes en Suisse de cinq millions de dollars provenant de fonds détournés par le groupe pétrolier. Or M. Cunha est le stratège de l'opération déclenchée, au nom de "l'anti-corruption", par le centre et la droite pour renverser le gouvernement de gauche. Un cynisme invraisemblable préside donc à cette opération. L'avocat général Cardozo, défenseur de Dilma Rousseff, a aussitôt demandé l'annulation de la procédure d'impeachment visant la présidente : selon lui, c'est "pour abattre la présidente" que M. Cunha a détourné ses fonctions.

 

Le fond du problème

Il y aurait beaucoup à dire sur cette procédure de destitution et son véritable but. Mme Rousseff est indéfendable dans divers domaines sur le plan économique et social : c'est elle, par exemple, qui a fait qualifier "terrorisme" les manifestations des Paysans Sans Terre... Mais ce n'est pas cela que les manifestants de droite lui reprochent. Et dans le scandale de corruption, qui implique en réalité presque toute la classe politique brésilienne, ceux qui veulent tomber Mme Rousseff et le Parti des travailleurs sont plus que suspects.

D'abord les chefs d'orchestre des grandes manifestations bourgeoises contre "Dilma et Lula" : manifestations calquées sur celles des supporters de foot, mais dont l'emblème – un grand canard en plastique – n'est autre que la mascotte d'un équivalent brésilien du Medef : la Fiesp, Federação das Industrias do Estado de São Paulo... Ensuite, les grands médias commerciaux : méga-télés comme Globo et SBT, radios comme Transamerica, quotidiens comme Estadão, magazines comme Vieja : un choeur de masse pour affirmer que la corruption n'est le fait que de la gauche au pouvoir. "Les ploutocrates brésiliens, les médias et les classes moyennes et supérieures sont en train d'instrumentaliser la corruption pour réussir ce qu'ils n'ont pu faire de manière démocratique : battre la gauche", constate le journaliste nord-américain Glenn Greenwald [1]. Observations partagées par Laurent Delcourt [2] : "Derrière cette croisade morale anti-gouvernementale et anti-corruption se cachent à l'évidence d'autres enjeux : ambitions électorales des uns, volonté des oligarchies de maintenir leurs privilèges, d'enterrer les acquis sociaux, de privatiser la gestion des réserves pétrolières sous-marines récemment découvertes... Crainte, surtout, de se voir rattrapé par l'enquête Lava Jato [3]." L'avocat et homme politique Ciro Gomes souligne que la coalition droite-centre cherche à geler Lava Jato : depuis que cette enquête "a trouvé jusqu'à mille comptes en Suisse appartenant à tous les partis d'opposition" [4], les leaders de ces partis ont multiplié les réunions pour organiser la destitution de Mme Rousseff et l'élimination de la gauche "seule corrompue" – afin de pouvoir dire ensuite que Lava Jato peut s'arrêter, ayant atteint son but.

Les chefs d'orchestre ont misé sur l'exécration vouée par les électeurs de droite à la "menace socialiste" Lula-Rousseff, et sur le cortège d'images associé à cette idée [5]. Images dont certaines remontent à 1964, lorsque la CIA [6] organisa un putsch au Brésil pour renverser le président de gauche João Goulart au profit d'une dictature militaire... Le putsch avait été précédé d'une campagne de masse pour faire croire que Goulart allait mettre les communistes au pouvoir : ce qui avait déclenché de grandes manifestations "pour la famille, Dieu et la liberté". Cinquante ans plus tard, certains milieux ultra-conservateurs restent persuadés qu'en 1964 le Ciel a préservé le Brésil d'un "coup d'Etat rouge" grâce aux catholiques descendus dans la rue.

 

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[1] www.theintercept.com (18/03).

[2] Le Monde diplomatique, mai.

[3] « Lavage au jet » : équivalent brésilien de l'opération judiciaire italienne Mani pulite (« Mains propres ») des années 1990.

[4] Le Monde diplomatique, ib.

[5] L'opération se pare en effet des « valeurs » non seulement de la droite libérale, mais du « Brésil chrétien ». M. Cunha proclame son appartenance au courant évangélique « conservateur » : adjectif détourné de son sens pour ne plus désigner que l'opposition à l'IVG et aux lois gay – opposition assortie, non sans incohérence, d'une adhésion inconditionnelle au libéralisme économique. (Incohérence parce que le libéralisme est l'un des moteurs des nouvelles moeurs : aux USA, depuis l'affaire d'Indiana en 2015, tout Etat tentant de voter la liberté de conscience face aux lois LGBT se trouve menacé de boycott par les multinationales ; ce qui le contraint à capituler. Sur le culte de l'idole Argent dans des courants évangéliques brésiliens : consulter mon enquête Les évangéliques à la conquête du monde, Perrin 2008. Enquête écrite par un catholique, mais qui reçut l'approbation de l'évangélique Sébastien Fath (spécialiste numéro 1 du domaine)...

[6] Library of Congress Country Studies – Brazil, Military regime, 1964-85, Bibliothèque du Congrès des Etats-Unis.

 

 

Commentaires

DILMA ROUSSEFF

> Il semble quand même que cette "opération" prenne un tour imprévu, un de ses organisateurs étant maintenant visé par la justice. Cela dit, si j'étais Brésilien et de gauche, j'en voudrais quelque peu à Mme Rousseff et à "Lula" : ce dernier, qui a mis en œuvre certaines mesures intéressantes (comme la "bolsa familia", par exemple), et Mme Rousseff ont eu ensuite un comportement qui a permis les "opérations" dont ils pâtissent aujourd'hui.

SL


[ PP à SL - D'accord avec vous. Nous l'avons souvent dit ici (cf la campagne présidentielle de 2014). ]

réponse au commentaire

Écrit par : Sven Laval / | 06/05/2016

PAS ENCORE JOUÉ

> C'est vrai que la droite brésilienne n'a pas digéré la victoire de Dilma aux élections de 2014. Mais est-ce vraiment une coïncidence si ce travail de sape contre le gouvernement fédéral a commencé après que le Brésil a rejoint les structures de développement mises en place par la Chine (l'AIIB notamment) faisant des BRICS un véritable contre-pouvoir à l'hégémonie financière des Etats-Unis ?
Des tentatives de déstabilisation ont aussi été initiées contre la Russie (avec l'agitation en Ukraine et maintenant en Arménie) et contre la Chine, par l'organisation de manifestations estudiantines à Hong-Kong qui étaient appelées à s'étendre mais auxquelles Pékin a mis le hola.
En manipulant le prix du pétrole, la finance américaine a réussi à mettre le Vénézuela en faillite, et le Brésil n'est pas loin derrière.
Mais les dernières cartes n'ont pas encore été jouées dans l'affaire "lava-jato", le vice-président Temer (qui va remplacer Dilma Rousseff) a dû promettre qu'il permettra la poursuite des investigations, et la population brésilienne pousse pour l'expulsion de tous les corrompus (et pas seulement de la gauche) du Planalto, et pour un renouvellement profond de la politique du pays. Le peuple reste confiant dans la patronne du Brésil, Nossa Senhora Aparecida...
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Écrit par : Augusto Santos / | 07/05/2016

@ Augusto Santos

> Coïcidence? vous avez raison de le remarquer. En géopolitique, elles sont rarement fortuites.

Venezuela: il y a quand même une lourde faute de Chavez et son équipe, qui est de ne pas avoir profité en son temps de la manne pétrolière pour construire une véritable économie. C'est bien de faire de la redistribution, mais ne pas oublier que gouverner, c'est prévoir.

PH


[ PP à PH - De leur part, il y avait sans doute plus qu'une faute : un ancrage dans le paléo-marxisme, productiviste donc pétrolier... ]

réponse au commentaire

Écrit par : Pierre Huet / | 09/05/2016

AUSSI

> Apparemment il va aussi se passer cela: http://fr.radiovaticana.va/news/2016/05/09/br%C3%A9sil_les_%C3%A9v%C3%AAques_redoutent_une_crise_sociale_avant_les_jo/1228603
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Écrit par : ND / | 09/05/2016

à ND :

> Et cela rappelle curieusement 2014 :
http://fr.aleteia.org/2014/06/09/coupe-du-monde-2014-le-carton-rouge-des-eveques-bresiliens/
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Écrit par : Sven Laval / | 10/05/2016

TEMER

> La Russie tire un missile de type Wikileak contre l'intérimaire Michel Temer :
https://fr.sputniknews.com/international/201605131024989397-wikileaks-bresil-informateur-usa/
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Écrit par : Pierre Huet / | 14/05/2016

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