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21/03/2015

Jeanne d'Arc, Fabius et l'histoire

histoire

L'Historial Jeanne d'Arc ouvre à Rouen ce samedi.

Occasion d'une sérieuse mise au point :


 

Mille mètres carrés de salles médiévales, cryptes, combles et anciennes cuisines, avec un parcours scénographique dédié à Jeanne d'Arc sur cinq niveaux, dont une évocation du procès de 1431 en 3D à partir des minutes de la réhabilitation ! Financée et gérée par la métropole de Rouen, cette impressionnante réalisation muséale ouvre aujourd'hui au public. Ce sera le plus grand lieu de mémoire dédié à l'héroïne.

Et c'est l'occasion pour la presse d'anachroniciser une fois de plus l'image de Jeanne, sous couleur de la… dépolitiser, c'est-à-dire d'en ôter le monopole au parti lepéniste : monopole qu'on lui avait d'ailleurs laissé, il y a trente-cinq ans, sans y voir le moindre inconvénient.

« La terre fabiusienne a sorti l'étendard, bien décidée à retirer Jeanne d'Arc des rayons du FN », écrit (par exemple) l'envoyée spéciale du Monde à Rouen, relatant l'inauguration de l'Historial hier par Laurent Fabius. Et ajoutant aussitôt : « Hasard du calendrier, l'ouverture ce ce musée destiné au grand public a lieu à la veille du premier tour des élections départementales, un scrutin décisif pour Marine Le Pen, qui associe le “maillage territorial” au “succès présidentiel” (Le Monde du 19 mars)... »

Quel rapport entre une muséographie johannique et les élections départementales ? En soi, aucun ! Sinon celui-ci : depuis quinze jours, la classe politique fait campagne non sur les enjeux départementaux, mais sur la présence du FN dans ces départementales. Et la journaliste enchaîne : « Chaque 1er Mai depuis 1988, le Front national défile à Paris, devant la statue de la jeune fille à cheval [1] place des Pyramides... »

L'histoire (médiévale ou contemporaine) n'intéressant pas les médias, nos journalistes ont l'air de croire que la politisation de l'image de Jeanne d'Arc date du FN. C'est loin d'être vrai.

Oubliée sous l'Ancien Régime, honorée de loin par le romantisme, Jeanne d'Arc réapparaît en symbole national-populiste à partir de 1841 : grâce au républicain Michelet. Puis en symbole ethniciste (« les vertus de la race gauloise »), via le républicain Henri Martin en 1856  [2]. Puis en symbole socialiste, via Lucien Herr et Charles Péguy en 1890 [3]. Puis en symbole de la nation armée, via le livre éponyme de Jaurès en 1910 [4]... Face à ce johannisme laïciste, l'Eglise a ramé pour prendre l'hégémonie sur la johannologie : panégyrique de Jeanne par l'évêque d'Orléans (Mgr Dupanloup) en 1869, ouverture - laborieuse - du procès de canonisation en 1897...

Mais pendant ce temps, d'autres courants étaient à l'oeuvre pour s'emparer de l'image de Jeanne. L'affaire Dreyfus, déclenchée en 1894, fut l'occasion d'un confusionnisme  de droite (qui malmena l'histoire autant que le confusionnisme de gauche de Martin et Herr) : le journal La Libre Parole déguisa Jeanne en symbole de l'armée, donc de l'antisémitisme puisque les antisémites s'érigaient en «défenseurs de l'armée»... En 1904, l'Action française naissante prenait à son tour Jeanne comme emblème, mais avec une logique royaliste étrangère aux autres mouvements nationalistes : selon le CQFD de Maurras, la seule mission de Jeanne (faire couronner Charles VII pour libérer le territoire) avait été politique, « donc royale », et cette leçon était valable pour aujourd'hui puisque « seul le roi est en position de faire prévaloir l'intérêt national », etc.

Ce théorème, centre nerveux du  maurrassisme [5], fut noyé dans les commémorations lorsque la fête nationale de Jeanne d'Arc fut instituée par la République en 1920 et fixée au deuxième dimanche de mai. Défiler place des Pyramides, rite « imposé par les Camelots du histoireroi au prix de dix mille jours de prison » (selon  la phraséologie de l'AF), photo 1, devenait un vaste cortège sans signification royale. Après sa rupture de 1926 avec le Vatican - épreuve qui l'affaiblit moralement et numériquement -, l'Action française ne fut pas en mesure d'empêcher ses concurrents (les divers fascismes français : ligues puis partis) d'envahir le « cortège de Jeanne d'Arc » en défilant eux aussi rue de Rivoli avec leurs emblèmes fort peu royaux. Quel rapport entre johannisme et fascismes ? Aucun. (Sauf à diluer la figure historique de Jeanne dans le verbiage : « Jeannehistoire appartient au nationalisme français dans ce qu'il a de plus réaliste, de plus profond et de plus attaché à la terre » [6], etc). En 1938, le PPF de Doriot, principal parti fasciste français, participe au cortège de la rue de Rivoli ainsi détourné de son  sens initial : photo 2, Doriot en tête. De 1941 à 1944, les partis collaborationnistes de Paris transforment Jeanne, adversaire des Anglais au XVe siècle, en symbole de « l'Europe contre l'Angleterre » au XXe. La Milice défile place des Pyramides...

Des années 1950 aux années 1980, la rue de Rivoli ne verra plus venir en mai que les militants royalistes (quelques centaines). Mais sous Mitterrand, le FN s'impose dans ce cortège. Flanqué de tous les groupuscules imaginables... A partir de 1988, Le Pen, laissant aux groupuscules la date johannique traditionnelle, se choisit une autre date : ce sera celle du « 1er Mai ». On connaît la suite.

Voilà le salmigondis dont Laurent Fabius, à l'entendre, souhaite tirer l'image de la Pucelle d'Orléans.

L'intention affichée  par ce ministre peut sembler louable  – du point de vue des historiens. Le problème est son manque de sincérité.

Tout le monde voit que le gouvernement dont fait partie M. Fabius ne cherche pas à affaiblir le FN, mais à s'appuyer sur sa montée pour tenter de galvaniser l'électorat du PS : cet électorat écoeuré par la politique économique et sociale Hollande-Valls, et qui ne répond plus aux appels du pied de ses « représentants ».

Reste à savoir aussi quel contenu culturel aura cette « année Jeanne d'Arc  à Rouen » annoncée comme prometteuse par M. Fabius. Le nouveau directeur du Centre dramatique national de Rouen, histoireDavid Bobée, photo 3, « rêve de proposer une performance sur Jeanne d'Arc à des grands noms de l'art contemporain », parce que, dit-il, « je suis très fier d'appartenir à une ville qui a pour étendard une figure de proue du transgenre » [7]. Jeanne d'Arc figure de proue du transgenre, c'est aussi absurde que Jeanne d'Arc emblème fasciste... Qu'ils soient droitiers à gros mollets ou culturels créatifs, les Français semblent brouillés avec l'histoire.

Mais allons voir l'Historial ! C'est au 7 de la rue Saint-Romain, à Rouen : ouvert tous les jours sauf le lundi, de 9h45 à 19h45.

 

► Une question néanmoins. Pourquoi la vidéo de l'Historial met-elle en avant les mots mythe et  légende, alors que l'histoire de Jeanne est totalement attestée ? On devine la réponse : c'est pour accrocher les touristes américains, habitués à ce vocabulaire par le showbiz... Mais alors le marketing escamote le vrai sujet de fascination : dans le destin de Jeanne d'Arc, le plus frappant n'est pas la littérature ajoutée au XIXe siècle ; le plus frappant, ce sont les faits. Ceux du XVe ! Le comité scientifique de l'Historial ne devrait donc accepter le mot mythe et le mot légende que pour désigner la section littérature/idéologie : pas pour coiffer l'ensemble de la muséographie.

 

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[1] La statue de Jeanne d'Arc par Frémiet, érigée là en 1899.

[2] Inventé dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'ethnicisme « gaulois » fut conçu comme un principe de légitimation nationale par la race : idéologie destinée à évincer le principe dynastique invoqué par les royalistes. C'est de là que date le trop célèbre « nos-ancêtres-les-Gaulois ». Etrange parenté de la République naissante avec le racialisme...

[3] Lucien Herr (article Notre Jeanne d'Arc, 1890) voit aussi Jeanne comme un symbole anticlérical : selon lui, l'Eglise n'a pas à célébrer celle qu'elle a fait brûler. Péguy converti dépassera cette antinomie.

[4]  dans L'Armée nouvelle.

[5] Le terme « nationalisme intégral » désigne la logique censée mener tout nationaliste à devenir par conséquent royaliste : théorème central de Maurras inlassablement rabâché pendant cinquante ans. Pas de maurrassisme sans royalisme... (Notre presse l'ignore quand elle parle de « maurrassisme » à propos de Patrick Buisson).

[6] Brasillach, Je suis partout, 12 mai 1944.

[7] Le Monde, 21 mars.

 

 

histoire

 Jeanne, "figure de proue du transgenre".

 

14:13 Publié dans Histoire, Idées | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : histoire

Commentaires

PARODIES

> Merci pour cet intéressant aperçu de la platitude spirituelle qu'illustre le "tout politique" (ou le "politique d'abord").
Puisque Jeanne d'Arc est une sainte, il est permis de lui demander humblement d'intercéder pour la France. La vision politique - ou politicienne - est autre : voilà un emblème à récupérer, de la "race gauloise" à la "terre fabiusienne". Quant au "sociétal" (ici illustré par le "transgenre"), que dire de cette parodie de politique lorsque la politique parodie déjà la religion ?
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Écrit par : sven laval / | 21/03/2015

> Jeanne est plusieurs fois interrogée au procès sur les raisons qui l’ont conduite à « prendre l’habit d’homme », ce détail qui eut l’importance que l’on sait dans sa condamnation et son martyre.
La malignité des procureurs continue donc avec les misérables commentaires de David Bobée sur Jeanne, « figure de proue du transgenre » dont vous vous faites l’écho.
Rappelons que Jeanne, au procès, dit bien qu’elle a pris cet habit à Vaucouleurs et qu’elle fut requise de prendre habit de femme au château de Beaurevoir : « Oui vraiment, dit-elle à l’interrogateur, et je répondis que je ne déposerai cet habit sans le congé de Dieu ».
Elle s’y tient lorsque l’interrogateur revient à la charge :
« Dieu vous a-t-il prescrit de prendre l’habit d’homme ?
– Le fait de l’habit est peu de chose et des moindres. Je n’ai pris cet habit par le conseil d’aucun homme qui soit au monde. Je n’ai pris cet habit ni fait quoi que ce soit, que du commandement de Dieu et des anges.
« Ce commandement à vous fait de prendre l’habit d’homme est-il licite ?
– Tout ce que j’ai fait, c’est par commandement de Notre-Seigneur. S’il me commandait d’en prendre un autre, je le prendrais, puisque ce serait par le commandement de Dieu.
« N’avez-vous pas pris ce vêtement par l’ordre de Robert de Baudricourt ?
— Non.
« Pensez-vous avoir bien fait de prendre l’habit d’homme ?
– Tout ce que j’ai fait par le commandement de Notre-Seigneur, je cuide l’avoir bien fait et j’en attends bon garant et bonne aide.
« Dans ce cas particulier, en prenant l’habit d’homme, pensez-vous avoir bien fait ?
– Je n’ai rien fait au monde que par le commandement de Dieu. »
Par ailleurs, des témoins au procès ont livré quelques détails sur cette prise d’habit.
Durand Laxart, laboureur, oncle de Jeanne.
« (…) Quand elle vit que Robert ne la voulait pas faire mener vers le dauphin, Jeannette prit des habits à moi et me dit qu’elle voulait partir. Elle partit et je fus avec elle jusqu’à Saint-Nicolas. De là, munie d’un sauf-conduit, elle fut amenée auprès du seigneur Charles, pour lors duc de Lorraine. Le duc la vit, lui parla et lui donna quatre francs qu’elle me montra.
Jeannette étant revenue à Vaucouleurs, les gens de Vaucouleurs lui achetèrent des vêtements d’homme, des chaussures et tout un équipement de guerre. En même temps, Alain de Vaucouleurs et moi, nous lui achetâmes un cheval coûtant douze francs, dont nous prîmes la dette à notre charge, mais que fit ensuite payer le sire de Baudricourt (…). »
Autre témoignage, celui de Jean de Novelompont, dit Jean de Metz, guide de Jeanne.
« La première fois que je vis Jeanne à son arrivée à Vaucouleurs, elle portait une robe rouge, pauvre et usée. Je lui dis : “Ma mie, que faites-vous ici ? Faut-il que le roi soit chassé du royaume et que nous soyons Anglais ?”
« Jeanne me répondit : “Je suis venue ici, à chambre du roi, parler au sire de Baudricourt, afin qu’il veuille me conduire ou me faire conduire au roi. Mais il n’a cure de moi ni de mon dire. Pourtant, avant que soit mi-carême, je dois être devers le roi, dussé-je user mes pieds jusqu’aux genoux ; car nul au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse, ni autres, ne peuvent recouvrer le royaume de France. Il n’y a secours que de, moi, quoique j’aimerais mieux filer près de ma pauvre mère, vu que ce n’est point là mon état. Mais il me faut aller et le ferai parce que Dieu veut que je le fasse.”
« Je lui demandai quel était son seigneur. Elle me répondit: “C’est Dieu.” Alors je donnai à Jeanne ma foi en lui touchant la main, et je lui promis que, Dieu aidant, je la conduirais devers le roi. En même temps, je lui demandai quand elle voudrait partir. Elle me dit : “Plutôt maintenant que demain et demain qu’après.”
« Je lui demandai encore si elle voulait faire chemin avec ses vêtements de femme. Elle me dit : “Je prendrais volontiers habit d’homme.” Pour lors, je lui donnai les vêtements et la chaussure d’un de mes hommes. Ensuite, les gens de Vaucouleurs lui firent faire un costume d’homme, des chausses, des guêtres, tout l’équipement, et lui donnèrent un cheval qui coûta seize francs ou à peu près. (…) »
Source de ces extraits du procès : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/jeanne/#_Toc514897423
Sainte Jeanne d’Arc, vierge et martyre, priez pour notre pauvre France, priez pour nous !
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Écrit par : Denis / | 21/03/2015

JEHANNE

> La vraie Jehanne d'Arc n'a pas dit son dernier mot… Elle est là, parmi nous, elle veille et intercède. À bientôt, donc…
Ensemble de 5 vidéographies par l'artiste vidéographe Sandrine Treuillard : http://santreuil.blogspot.fr/2007/09/pour-en-finir-avec-jeanne-darc.html
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Écrit par : Camille Fornello / | 22/03/2015

GÊNE ?

> Étonnante plasticité de la figure de Jeanne ! Elle réconcilie les courants les plus divers autour de sa personne : républicains, socialistes, nationalistes, fascistes, libéraux-libertaires...
Seuls les chrétiens sont peut-être plus réservés. Même si elle ne s'est jamais servie d'une arme, Jeanne a laissé l'image d'une sainte guerrière, qui indispose beaucoup de catholiques. C'est du moins l'impression que j'ai : c'est la gêne qui transparaît plutôt dans les conversations, non pour des raisons politiques (le FN) mais théologique : une guerre menée au nom de Dieu ne peut se prévaloir de l'Evangile.
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Écrit par : Blaise / | 22/03/2015

DIFFÉRENCES

> Entre la récupération de Jeanne d'Arc par des ligues patriotiques et celle par les LGBT, il y a quand même un saut qualitatif, on ne peut pas les mettre sur le même plan, ni par la malhonnêteté, ni, surtout, par la bêtise.

PH


[ PP à PH
- Mais dans les années 1930, aucun rapport entre l'esprit johannique et les groupes fascistes qui ont accaparé progressivement le cortège traditionnel : PPF, Milice etc.
- De nos jours, le cortège du 2e dimanche de mai est squatté par des groupuscules racialistes qui n'ont rien à f... de ce que fut Jeanne. Ce n'est pas mieux que le délire LGBT. C'est même pire : parce que le public extérieur croit que commémorer Jeanne, c'est ça ! On imagine la fureur de Bernanos.
- Le FN, pour sa part, n'a rien à voir non plus avec ce que fut Jeanne d'Arc. Au moins il est logique (depuis 1988) en célébrant le 1er Mai et non plus la fête nationale johannique du 2ème dimanche. ]

réponse au commentaire

Écrit par : Pierre Huet / | 22/03/2015

@ Blaise

> Littéralement ou théologiquement, je ne crois pas que l'humble bergère ait prétendu mener cette guerre, qui n’en finissait pas, « au nom de Dieu » ou en se prévalant de l’Evangile.
Mais il est vrai qu’elle se disait « envoyée de par Dieu » et prétendait, par son propre engagement, obtenir pour son roi « meilleur droit de Dieu du ciel », face aux Anglais qu’elle appelait avant tout à retourner dans leur pays (son message au duc de Bedford et à ses lieutenants devant Orléans).
Mystère de la charité de Jeanne d’Arc…
Sur la « volonté » de Dieu, elle avait été interrogée à la demande du roi et de son conseil, à Poitiers.
« D’après vos dires, lui demanda le dominicain Guillaume Aimery, la voix vous a dit que Dieu veut délivrer le peuple de France de la calamité où il est. Mais si Dieu veut délivrer le peuple de France, il n’est pas nécessaire d’avoir des hommes d’armes.*
– En nom Dieu, répondit Jeanne, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera victoire. »
Certes, elle répond « En nom Dieu » – elle n’était pas théologienne ! (et je ne le suis pas davantage).
Mais à mes yeux, quand Moïse étend les bras durant la bataille contre les Amalécites ou lorsque Jeanne brandit sa bannière semée de lis en montant à l’assaut « pour éviter de tuer personne »**… c’est tout un !
Et cela ne la rend pas indigne de « l’Alliance nouvelle et éternelle » que scelle « l’offrande pure » du Christ sur la Croix , ainsi que l’Eglise en a jugé en la canonisant.

* « Pas nécessaire d’avoir des hommes d’armes »… Qu’avait donc en tête le théologien ?

** Jeanne au procès : « C’est moi-même qui portais ladite bannière quand je chargeais les ennemis, pour éviter de tuer personne. Je n’ai jamais tué un homme. »
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Écrit par : Denis / | 22/03/2015

LE PCF ET JEANNE

> Il n'est pas sans intérêt d'observer qu’en 1935, le PCF a opéré un effort pour se réapproprier l’histoire de France, en endossant un caractère ultrajacobin. Il disputa à la droite le culte de Jeanne d’Arc en qui il honora la fille du peuple qui défendit sa patrie contre l’envahisseur et fut abandonnée par son roi, trahie par les seigneurs et condamnée par l’Église.
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Écrit par : Fondudaviation / | 23/03/2015

@ Denis

> Le problème, c’est que Jeanne a plutôt relancé la guerre, en contestant la validité du traité de Troyes et en accordant son soutien au fils de Charles VI, pourtant déshérité.
Mais ce qu’on peut retenir de Jeanne, par-delà de son engagement politique controversé, c’est sa sainteté personnelle.
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Écrit par : Blaise / | 23/03/2015

JEANNE, UNE THÉOLOGIENNE DE LA LIBÉRATION

> Salut en Christ,
Article très intéressant et pertinente conclusion!
Jeanne, profondément unie à Jésus et à Marie, inspirée par l'Esprit et par son Conseil, ses Voix, se donne entièrement par amour pour libérer ses frères et ses soeurs du joug de la double couronne. Elle se donne pour mettre fin à une guerre qui n'en finit pas de faire souffrir. Elle est rebelle au Traité de Troyes parce qu'elle est la voix du paysan qui ne peut plus cultiver la terre, la voix du pauvre qu'on opprime.
Du coup, à l'instar de Jan Hus, elle éveille la conscience d'une nation et catalyse un mouvement de fond. Jeanne est certes théologienne et elle est même théologienne de la libération: " J'ai été envoyée pour le réconfort des pauvres et des indigents". Une théologie qu'elle a assimilée à genoux devant Notre-Dame de Bermont...
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Écrit par : Pierronne la Bretonne / | 23/03/2015

ELLE AVAIT RAISON

> Bonjour Blaise,
Je ne pense pas que Jeanne ait eu un "engagement politique controversé". Compte tenu du contexte temporel qui est le sien - et lorsque je dis que Jeanne est une théologienne de la libération, il ne me semble commettre aucun anachronisme - elle ne pouvait qu'apporter son soutien aux Armagnacs si elle voulait accomplir sa mission. Il fallait impérativement passer par le couronnement de Charles VII. Il s'agit là d'une évidence pour les contemporains et d'un élément incontournable de l'action de la Pucelle.
Elle est rebelle au Traité de Troyes pour en finir avec le joug de la double couronne et pour en finir avec une guerre toujours en cours et qui ne pouvait prendre fin qu'avec le retour des Anglais outre-manche et une bonne paix ferme avec la Bourgogne.
Remarquez aussi que Jeanne avait raison tactiquement et stratégiquement sur toute la ligne ! C'est très impressionnant.
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Écrit par : Pierronne la Bretonne / | 23/03/2015

@ Pierronne la Bretonne

> 1] Il ne s'agissait pas pour Jeanne de « libérer » un peuple opprimé, mais plus exactement de substituer au « joug » des Lancastre celui des Valois.
2] En se montrant « rebelle » au traité de Troyes, elle n'a pas favorisé la paix. Bien au contraire.
3] Jeanne n'était pas « la voix du paysan »; elle ne cultivait pas, elle n'était pas pauvre.
4] Enfin, Jeanne n'était pas « la conscience d'une nation » : Henry VI avait également ses partisans. L'opinion était divisée.
Mais toutes ces querelles dynastiques ne nous concernent plus vraiment. Ce qui nous intéresse dans la figure de Jeanne d'Arc, ce n'est pas qu'elle ait été du parti des Armagnacs - mais c'est l'exemplarité de sa vie. Sa sainteté.
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Écrit par : Blaise / | 23/03/2015

RÉFLEXIONS

> Salut en Christ,
Quelques petites réflexions concoctées pour mon frère Blaise (je conserve l'ordre des siennes):
1. "Il ne s'agissait pas pour Jeanne de "libérer" un peuple opprimé, mais plus exactement de substituer au "joug" des Lancastre celui des Valois". Le peuple sera enfin délivré de son joug en 1789? Ce n'est pas sérieux.
2. Lorsque la vie publique de Jeanne commence, la guerre sévit de toute manière malgré ou plutôt à cause du fameux traité.
3. "J'ai été envoyée pour le réconfort des pauvres et des indigents" Jeanne la Pucelle. Des paroles en l'air? Je ne le crois pas. Les paysans, elle les connaît trop bien puisqu'elle est elle-même fille de laboureur. Certes, Jacques n'était pas un manouvrier, mais un laboureur quand même et sa famille a souffert de la guerre, ainsi que toutes les familles de son village et de ses environs.
4. Bien évidemment, une partie plus ou moins importante d'une population trouve toujours son intérêt dans la collaboration avec l'ennemi et ce à toute époque. Il y a aussi ceux qui s'engagent, les convaincus, en l'occurrence l'évêque Pierre Cauchon, ennemi mortel de la Pucelle.
Quelques mots en prime sur les "querelles dynastiques" pour éclairer un peu l'époque de Jeanne. Rappelez-vous qu'avec Henry V, le temps des "grandes chevauchées" d'Edouard III est terminé. Le conflit prend une tournure plus "moderne" avec occupation systématique des terres conquises et actes de résistance (et représailles) qui sont les balbutiements de l'éveil d'une conscience nationale que Jeanne catalysera. La querelle dynastique se double désormais d'un conflit entre nations (une nation anglaise plus précoce et une nation française en train de naître). Pour illustrer cela, je me souviens de l'excellente réflexion de Jean Favier qui se mettait dans la peau d'un paysan (on y revient!) du continent. Le paysan "déteste d'abord l'Anglais parce qu'il est soldat et il finit par le haïr parce qu'il est anglais".
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Écrit par : Pierronne la Bretonne / | 24/03/2015

à Pierronne la Bretonne

> Je ne vous l'apprends pas, la conscience nationale française apparaît formellement chez les intellectuels dans la seconde moitié de la guerre de Cent Ans :
- version masculine avec le 'Quadrilogue Invectif' d'Alain Chartier (1422), qui met en scène la France en tant que "personne" supérieure aux classes sociales qui la composent ;
- version féminine avec le 'Ditié de Jehanne d'Arc' de Christine de Pisan (1429).
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Écrit par : PP / | 24/03/2015

PERPLEXE

> Pourquoi Dieu aurait-Il demandé à Jeanne de faire ce qu'elle a fait? Franchement cela m'a toujours laissée perplexe. Et dire qu'on ne tue pas alors qu'on lance l'assaut, cela a toujours sonné pour moi comme "je m'en lave les mains, les autres se les salissent". Je suis assez d'accord avec Blaise, cela n'a pas vraiment de sens.
A moins que ce ne soit pas encore pleinement sensé? Peut-être que nous apparaîtra un jour clairement la raison pour laquelle il fallait défendre tel prince contre tel autre? A moins qu'un descendant dudit prince monte sur un hypothétique trône de France, je ne vois pas trop comment - et c'est plutôt improbable...
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Écrit par : Maud / | 25/03/2015

Bonjour Maud,

> Afin de progresser dans votre quête de sens, prenez le temps d'approcher le coeur de Jeanne de la même manière que vous tentez certainement d'approcher le coeur de Jésus. Cherchez Jeanne et attardez-vous auprès d'elle...
Cela peut sembler a priori paradoxal, mais n'est-ce pas essentiellement l'Amour qui est à l'origine de la vocation de Jeanne?
C'est là le Mystère de sa charité. Jeanne a une indicible capacité d'aimer... C'est ainsi qu'elle prend l'épée. Elle évite à coup sûr d'en faire usage mais elle n'est à l'abri de rien.
Pour mieux saisir le contexte extrême imposé au combattant et à l'attitude qu'il convient d'adopter dans de telles circonstances, il faut relire Simone Weil et je rappelle ici ses paroles audacieuses lorsqu'elle dit:"Celui qui prend l'épée périra par l'épée et celui qui ne la prend pas ou la lâche, périra sur la croix"... Jésus et Jeanne...
Par ailleurs, il me semble que dans la perspective que je propose plus haut, tout en demeurant un personnage, une personne incontournable, le prince n'est pas tout et il ne s'agit pas aujourd'hui de se fourvoyer dans une sorte d'impasse idéologique maurrassienne ou de demander aux royalistes de répondre à votre attente. Bonne quête, Maud !
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Écrit par : Pierronne la Bretonne / | 25/03/2015

à Pierronne

> les royalistes aujourd'hui ? à la remorque des groupuscules fachos et/ou du libéralisme, ils seraient bien hors d'état de répondre à l'attente !
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Écrit par : Ch. Montard / | 25/03/2015

LA NATION FRANCE AU XVe SIÈCLE

> 1. Je ne sais pas si le peuple a jamais été libéré de son joug ; mais, d’un point de vue formel, il peut aujourd’hui choisir lui-même ses représentants, c’est-à-dire ceux qui le gouverneront. De toute façon, je ne proposais aucun dénouement heureux, faisant intervenir la Révolution française comme processus d’émancipation du peuple français. J’étais plus terre à terre : puisque Jeanne voulait remplacer par le sacre un roi de France par un autre roi, il n’y a pas eu émancipation – mais déplacement de l’autorité d’une dynastie à l’autre.

2. Evidemment, je n’ai pas dit que la guerre était tout-à-fait terminée. Mais grâce au Traité de Troyes, les choses étaient sur la bonne voie. L’intervention de Jeanne d’Arc a eu pour effet de relancer le conflit et de le prolonger. Le « réconfort des pauvres et des indigents » en a été considérablement retardé.

3. Qui est « l’ennemi » dans cette histoire ? et qui sont les collaborateurs ? je ne sais pas. A l’époque de Jeanne d’Arc nous ne sommes pas confrontés à une guerre entre nations, avec une armée d’occupation étrangère, des patriotes armés, et des « collabos ». Pas du tout. Henry VI Lancastre était roi de France même s’il n’avait pu, c’était son point faible, se faire couronner à Rheims. La querelle était d’ordre dynastique : il y avait un conflit de légitimité. Et, entre autres, il y avait des troupes anglaises venues sur le continent pour défendre les droits de leur prince ; mais elles n’étaient pas les seules à occuper le terrain.

3. Quant à « l’éveil de la conscience nationale » à l’époque, il faut mettre beaucoup de guillemets. L’idée même de nation, telle que nous la comprenons aujourd’hui, remonte au XVIIIe siècle : antérieurement, il n’existait pas de collectivité « nationale » indépendamment de la personne du Roi.

Blaise


[ PP à Blaise :
- Pardon de vous contredire sur le dernier point. Lisez le 'Quadrilogue invectif' d'Alain Chartier (1422), qui eut un succès énorme pour l'époque puisqu'il nous en est parvenu plus d'une quarantaine de manuscrits... Ce texte, qui fait date dans l'histoire politique française, est une violente remontrance de "France" aux trois "états" (classes sociales) : "le peuple", "le chevalier", "le clergé". La France, personnifiée par une "dame", les accuse de l'avoir abandonnée : "Vous, soubz umbre d'amis et le nom d'amis et deffenseurs, parachevez ma perte et desertion par faute de gouvernement convenable...", etc. Noter que le "vêtement" de la dame France porte trois sortes de symboles : ceux de l'agriculture, ceux de la connaissance et ceux de la chevalerie et de la couronne, tripartition fonctionnelle qui désigne l'ensemble de la société.
Ce texte montre que la nation n'est absolument pas apparue en 1789 ! Ce qui est apparu avec la Révolution, c'est une nouvelle idée, utilisant le mot "nation" en lui donnant un sens inédit pour le substituer à la souveraineté royale. ]

réponse au commentaire

Écrit par : Blaise / | 26/03/2015

LA NATION : DISCUSSION

> C'est bien ce que je dis! la nation comme telle, c'est-à-dire comme réalité autonome et auto-fondatrice, n'existait pas avant le XVIIIe siècle. Le poème de Chartier ne dit pas autre chose, d'ailleurs; l'auteur a simplement recours à l'allégorie pour faire passer son message. Au XVIIIe siècle, comme vous l'écrivez, le rapport s'inverse entre le Roi et la collectivité de ses sujets. Le roi a perdu sa fonction instituante; il n'est plus, à l'image du Christ, cette tête qui fait tenir ensemble les différents membres de son corps. Il devient un délégué de la nation.

Blaise


[ PP à Blaise

Le 'Quadrilogue' de Chartier n'est pas une allégorie : c'est un constat, un état des lieux (indigné parce que fait à chaud dans l'actualité).
Ce n'est pas un poème : c'est un texte en prose, littéraire mais du type plaidoyer, très argumenté et présentant (précisément) la France comme une réalité autonome : une nation au sens sociologique du terme, qui ne se confond pas - c'est le point essentiel - avec la couronne (même si le roi est mentionné par Chartier comme le "seigneur naturel" de la personne France).
La différence entre la nation du XVe et "la Nation" de 1789, tient en ce que cette dernière est un concept non plus sociologique mais idéologique, et qui se veut - comme vous le dites - instant zéro "autofondateur". Alors que la France charnelle, sociétale, culturelle, préexistait de longue date...
Prétendre que la France "commence en 1789" et qu'elle se confond avec une idéologie, oblige à nier une réalité : le fait que la France est une très ancienne communauté de destin, suscitée et sédimentée politiquement sur la longue durée depuis le Moyen Âge.
Le mythe de la "France idéologie" donne au pays une identité factice. Ce qui est factice étant fragile, le lien national est introuvable aujourd'hui, au moment où ce point d'appui serait le plus utile. ]
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Écrit par : Blaise / | 26/03/2015

SANS

> Sans Jeanne d'Arc et donc la continuation des Valois, qu'aurions nous eu ? Un anglo-gallicanisme ?
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Écrit par : Pierre Huet / | 26/03/2015

JEANNE

> Salut en Christ, Blaise,
Je persiste évidemment à penser que Jeanne n'a pas eu un "engagement politique controversé". Revenons cependant un instant à sa "sainteté personnelle" que vous évoquez plus haut.
Oui, Jeanne demeure pour beaucoup et ce bien au-delà de l'hexagone, un être qui relie le ciel et la terre, un être habité par un indicible amour, un être pneumatophore. Jeanne est celle qui a la Foi et elle apporte l'Espérance. Elle est "Petite Espérance" qui ne baisse jamais les bras et qui, dans une profonde Joie, garde sa lampe allumée, sachant que l'Amour est le plus fort...
Jeanne martyre de l'Amour, martyre de Jésus? Oui, sans conteste. Elle est devenue de la sorte Maître d'âme pour bien des frères et des soeurs.
Par ailleurs, même dans votre perspective que je ne partage pas, vous ne pouvez refuser à Jeanne sa profonde aspiration à une authentique Paix fondée sur la Justice. Une aspiration qui est d'actualité et qui le restera longtemps encore. Ainsi, cette mystique qui a fait l'expérience de Dieu dans sa vie, est-elle théologienne, car une théologie digne de ce nom ne s'apprend pas sur les bancs de la fac mais à genoux dans la prière...
A genoux dans la prière devant Notre-Dame de Bermont, devant Marie, la jeune juive du Magnificat, la jeune juive de Nazareth, Jeanne devient effectivement pour son époque théologienne de la Libération. Désormais, elle le demeure pour toutes les époques comme demeure le Magnificat.
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Écrit par : Pierronne la Bretonne / | 26/03/2015

AU CINÉMA

> Voir que l'ironie de mon message n'a pas été perçue montre bien la manière dont la vénération de Jeanne d'Arc atteint quand même gravement...
Ecouté hier une magnifique conférence de Vincent Amiel sur les Jeanne d'Arc au cinéma. Découvert le chef-d'oeuvre de Dreyer, qui commence à devenir difficile à trouver en DVD.
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Écrit par : Maud / | 27/03/2015

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