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19/01/2018

1906 : le prieur et le marchand d'art faussaire

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L'affaire de Saint-Yrieix et sa leçon inattendue : 




Saint-Yrieix-La-Perche (7000 habitants dans la Haute-Vienne) réclame depuis le 10 janvier la restitution d'un reliquaire du XIII° siècle : magnifique buste de bois plaqué d'argent repoussé, partiellement doré et filigrané, incrusté de pierres semi-précieuses, réputé avoir contenu le crâne de saint Yrieix - en latin saint Aredius.

Il se trouve que ce buste est conservé depuis 1917 par le Metropolitan Museum of Art de New York. Or la commune française en est le vrai propriétaire, en vertu de la loi de 1905 ! Et le buste que les touristes peuvent admirer à Saint-Yrieix-la-Perche n'est qu'une copie, réalisée depuis plus de cent ans et volontairement substituée à l'original. Comment est-ce possible ?

Voici ce qui s'est passé. Quand la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat fut votée en 1905, le nouveau statut légal des églises a entraîné un inventaire administratif de leurs biens. D'où l'intérêt subit porté à certains trésors par des marchands d'art anglo-américains : ainsi le déjà célèbre (et futur milliardaire) Joseph Duveen, spécialisé dans l'achat d'oeuvres anciennes à des familles aristocratiques en difficultés financières.

Duveen repère le buste de Saint-Yrieix, négocie avec les moines desservant la collégiale, fait exécuter une copie quasiment parfaite par l'orfèvre londonien Joubert, et réalise l'échange en 1906 : juste avant les Inventaires.

Après quoi il vend le buste original au milliardaire américain Pierpont Morgan, qui le lèguera en 1917 au musée de New York.

Ce n'est qu'en 1950 qu'un habitant de Saint-Yrieix, visitant le Met et y découvrant l'original du buste, signale la supercherie.

Et il faudra attendre 2018 pour que la commune se décide à demander la restitution aux Américains : soit par la négociation, soit sous l'astreinte d'une décision judiciaire. Si ce procès a lieu un jour, il sera pittoresque...

D'autant que la République soutiendra la commune : le véritable buste de saint Aredius était reconnu depuis 1891 comme trésor national. Conservatrice au Bureau de la conservation du patrimoine mobilier et instrumental, Judith Kagan souligne que ce trésor, par nature “inaliénable”, a quitté la France de manière "illicite".

Voilà une ténébreuse affaire qui aurait de quoi attrister le moine basilien Aredius (de son vrai nom Arède), évangélisateur du Limousin au VI° siècle et vénéré à l'époque pour son détachement des biens de ce monde.

Car on peut se demander ce qui passa par la tête du prieur de la collégiale de Saint-Yrieix en 1905-1906, pour s'être prêté à une opération pareille : vendre le reliquaire à un marchand d'art et lui substituer une copie.

S'est-il dit que mieux valait réaliser un bénéfice que laisser la République inscrire le buste sur ses registres impies ?

S'il a raisonné ainsi, n'a-t-il pas pris en compte le fait que des milliers de visiteurs allaient venir admirer le faux buste, beaucoup d'entre eux avec un respect catholique pour le saint du VI° siècle ?

Et substituer un faux à un authentique, est-ce bien chrétien ?

Le passé des cathos français n'est pas seulement porteur de leçons édifiantes et d'élévations spirituelles... C'est ce que voulait dire notre saint pape Jean-Paul II, en l'an 2000, quand il a demandé pardon à Dieu de toutes les occasions où des chrétiens avaient trahi l'Evangile. Comme dans le petit exemple de la collégiale de Saint-Yrieix en 1906.

 

 

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13:17 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : laïcité, patrimoine

Commentaires

CONQUES

> Histoire étonnante en effet !
Connaissez-vous l'historique de l'abbaye de Conques ? :-)

TonyZ


[ PP à TZ - La "translation furtive" ? mais sainte Foy est revenue tout de suite... ]

réponse au commentaire

Écrit par : TonyZ / | 19/01/2018

PASSÉ DES CATHOS

> Les "cathos" qui prennent des arrangements avec la vérité, l'Histoire en connaît de beaux exemples :
la fameuse pseudo-Donation de Constantin,
les fausses Décrétales (de pseudo-décrets des premiers papes de l'Histoire inventés au IXe siècle, des évêques érudits du XVe siècle en soupçonnaient déjà la nature apocryphe définitivement démontrée par un protestant au XVIIe siècle grâce aux citations de la Bible faites par ces actes selon la version de la Vugate qui n'existait pas encore à l'époque de leur prétendue rédaction),
des chartes truquées par des moines pour s'emparer de terres qui ne leur appartenaient pas (y compris, selon un de mes anciens profs d'Université, en grattant les peaux de parchemins, selon la technique du palimpseste pour effacer quelques mots et ajouter des noms de terres à d'anciennes donations faites par des seigneurs),
les ateliers de faux documents pour inventer des droits contre espèces sonnantes et trébuchantes dans des monastère (ce provoque la spécialisation d'autres moines dans la détection des faux),
des hagiographies plus ou moins légendaires contenant des inventions, des interpolations fabriquées pour diverses raisons (justifier un culte local, donner un saint prestigieux à une ville qui n'en a pas à l'inverse d'autres, donner un exemple de vertu aux fidèles, goût du merveilleux etc.)
et bien sûr la fabrication de fausses reliques (cf ce fameux dessin satirique du journal anticlérical 'La Calotte' : "reconstitutions de saint Blaise d'après ses reliques authentiques" montrant un squelette avec cinq têtes vissées au sommet de la colonne vertébrale, trois paires de bras et trois paires de jambes avec indication de leurs lieux de conservation).

AM


[ PP à AM - Forgeries dénoncées ensuite par l'Eglise hiérarchique : notamment lors de la révision du sanctoral après Vatican II. Révision qui fit alors hurler les intégristes, inspirateurs aujourd'hui de nos ultras toujours obstinés allergiques rétrospectifs "au concile" (dont ils ignorent tout, leur inculture religieuse étant proportionnelle à leur arrogance et à leur agressivité...) ]

réponse au commentaire

Écrit par : Aurélien Million / | 20/01/2018

'LE GUÉPARD'

> Sur les fausses reliques et les ultras obstinés, comment ne pas songer à la fin du "Guépard", de Giuseppe Tomasi de Lampedusa, où la chapelle privée des filles du prince Salina doit faire l'objet d'une inspection ordonnée par le pape, destinée à purger les chapelles des fausses reliques. Le tri sera effectué par un prêtre piémontais (horreur !) : « "Je suis heureux de vous dire que j’ai trouvé cinq reliques parfaitement authentiques et dignes d’être des objets de dévotion. Les autres sont là", dit-il en montrant le panier. »
Il est à observer que ces vieilles demoiselles qualifient de "Turc" le pape qui a ordonné de telles inspections. Les "plus-catholiques-que-le-pape" ne sont pas nés hier (ce qui n'est pas une raison de prendre ce travers à la légère aujourd'hui).
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Écrit par : Sven Laval / | 21/01/2018

TROUVER LES FORGERIES

> Parfois, des forgeries furent dénoncées avant Vatican II.
Dès le XVIIe siècle, Dom Mabillon a posé les bases de la "diplomatique", c'est-à-dire l'étude des documents prouvant des droits, à la suite d'un conflit foncier entre deux monastères.
Depuis le même siècle, la Société des Bollandistes, fondée par un jésuite et toujours active aujourd'hui, mène des travaux de critique textuelle et historique sur les hagiographies, dont la qualité des travaux est reconnue.
Concernant les fausses Décrétales, elles furent rédigées au IXe siècle par l'entourage d'évêques en proie à des difficultés politiques telles qu'ils étaient menacés d'être déposés par leurs ennemis (parmi lesquels d'autres évêques d'après ce que j'ai compris), ils avaient donc besoin de textes pour délégitimer les procès qu'on leur faisait (les fausses Décrétales menacent de l'enfer les accusateurs d'évêques par exemple, c'est pratique). Elles alimentèrent la polémique anti-catholique, d'autant plus que c'est un protestant qui en démontra définitivement le caractère factice,comme la fausse Donation de Constantin (facticité montrée par un catholique). Mais dès le début du XIXe siècle, plus aucun théologien ou canoniste catholique ne songeait à défendre les fausses Décrétales.
Dans votre article, vous dites "Le passé des cathos français n'est pas seulement porteur de leçons édifiantes et d'élévations spirituelles..." On peut dire que, d'une certaine façon, les choses peu reluisantes sont aussi édifiantes à leur manière. Ainsi, la forgerie de faux documents peut contribuer, des siècles après comme une bombe à retardement, à mettre à mal l'unité des chrétiens.
Concernant les saints dont l'existence historique ou le martyre est peu probable, certains furent écartés officiellement par l'Église avant même Vatican II. C'est le cas de saint Expédit, dont Satan aurait cherché à retarder la conversion en disant "Cras, cras, cras" à qui le saint aurait répliqué "Hodie, hodie, hodie" (hagiographie tardive et remaniée x fois). Le pape Pie X demanda (avec peu de succès) le retrait de ses statues dans les églises. Son culte reste très populaire à La Réunion, notamment parmi les Hindous de l'île qui le vénèrent dans un culte syncrétique (ils disent "qu'il est puissant" m'a dit un Réunionnais). On voit encore des statuettes du saint dans des boutiques religieuses.
Ceux qui refusent l'abandon du culte d'un saint ne sont donc pas tous des intégristes. Des traditions populaires peuvent s'y accrocher fermement. Quand l'Église demanda, en 1961, le retrait des statues de sainte Philomène des fidèles refusèrent en disant que quand ils la prient "ça marche !"(son culte est né après la découverte de ses reliques à Rome au début du XIXe siècle, le squelette est bien celui d'une jeune fille chrétienne enterrée dans les catacombes mais la ferveur de l'époque en fit une martyre sans preuve sérieuse de son martyre. Les rares inscriptions sur la tombe indiquent peu de choses, rien sur les circonstances de sa mort et pas même son vraie nom, mais encore dans les années 1920 un évêque évoquait son martyre, selon l'imagination typique du XIXe siècle : la résistance héroïque de la jeune fille pour protéger sa virginité fasse à ses persécuteurs, texte qui suscitait l'ironie amusée de mon prof d'histoire contemporaine qui le citait. Heureusement que Vatican II nous éloigne de ce genre d’obsession.)
Quand aux intégristes, leurs sites sont comiques. L"un d'eux défend l"historicité du martyre de saint Simon de Trente, jeune enfant de la ville de Trente au XVe siècle (celle du fameux Concile) que les juifs auraient "sacrifié" pour des rituels secrets et pour "préparer" la matzah de Pâque avec son sang; donc une accusation de crime rituel antisémite. En 1965, Paul VI abolit et interdit le culte de ce saint, 'patron des enfants victimes d'enlèvement ou de torture", né d'accusations antisémites (alors que la dévotion privée de sainte Philomène ou de saint Espérit n'est pas interdite, n'ayant rien d'antisémite ou de haineux). Ce site intégriste (et ouvertement nationaliste) donne le même texte que la fiche Wikipédia de "saint Simon de Trente". Ne changent que les phrases qui disent que les accusations portées contre les juifs étaient haineuses et infondées et que Paul VI mis en lumière les fautes gravissimes commises par les accusateurs et les juges du XVe siècle(aboutissant à des tortures et la mort pour des juifs accusés d'un crime rituel impensable et improbable chez les fidèles de cette religion), pour dire le contraire bien sûr, que l'enquête originelle fut solidement établie et que la "Secte Vatican II" cacha honteusement la vérité (autrement le texte est très proche). Eux aussi sont comme les élèves qui pompent leur exposé sur Wikipédia.
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Écrit par : Aurélien Million / | 21/01/2018

LA RELIQUE

> Et la relique, elle est où ? Qui dit reliquaire, dit relique de saint à l'intérieure. C'est elle que les chrétiens viennent vénérer, et pas les bouts de métal dorés ou argentés. Donc le bon moine a-t-il laissé la relique dans la statue "originale" ou l'a-t-il transféré "dans la copie" ?
Est-ce que quelqu'un s'est posé la question (et a la réponse) ? ou est-ce que tout le monde (même les "ultra-catho") ... s'en fout ?
Cdt,
______

Écrit par : Bergil / | 22/01/2018

HYPOTHÈSES

> Je me suis fait la même réflexion que Bergil.
Maintenant, nous ne savons rien, ou du moins pas grand chose ce me semble, des réflexions qui ont mené à cette décision, ni de la façon dont la tractation s'est déroulée.
En 1905, les fidèles craignaient beaucoup ce qui allait advenir des reliques, des objets de culte et autres objets que l'Etat désirait s'approprier. D'aucuns, à l'heure actuelle, s'étonnent que l'Etat se soit emparé des édifices religieux. "Il a fait une mauvaise affaire, maintenant c'est à lui et aux collectivités locales de s'en occuper, et plus à l'Eglise" est une réflexion que j'ai entendue à plusieurs reprises. En fait, le but était clair : on prenait les édifices tout en les affectant cependant au culte dans l'idée qu'en quelques décennies, plus personne ne les fréquenterait, à part les touristes qui visiteraient par curiosité celles présentant un intérêt historique, artistique, architectural... On pourrait alors détruire les autres et "entrer pleinement dans l'ère du progrès, débarrassé de l'obscurantisme religieux."
Quant aux objets en métaux précieux, qui sait ce qui serait leur devenir ? Gardés tels quels pour de riches collectionneurs ou des musées. Refondus ? Les pierres précieuses les ornant remontées en bijoux ? L'inquiétude était énorme.
Les moines ont peut-être pensé sauver le reliquaire en agissant de la sorte.

Bernadette


[ PP à Bernadette :
Pardon, mais permettez-moi deux points de désaccord :
1. Historiquement, le calcul que vous prêtez aux promoteurs de la loi de 1905 n'était pas le leur mais celui des extrémistes bouffeurs de curés contre lesquels Briand (rapporteur de la loi) a manœuvré, en accord très discret avec des évêques, pour que la loi ne soit justement pas une machine à désertifier les églises. La baisse ultérieure de la pratique religieuse en France a eu de tout autres causes que le laïcisme des excités ! Si les séminaires français sont presque vides aujourd'hui, ce n'est pas de la faute de la laïcité...
2. Quelque "bonne intention" que l'on puisse rêver de prêter au prieur de la collégiale, reste une énormité : vendre un objet de piété précieux à un forban du marché de l'art, et lui substituer un faux ! Manœuvre inexcusable. D'autant que la République n'avait aucune intention de piller les églises : il s'agissait seulement d'inscrire à l'inventaire du patrimoine ce qui méritait de l'être.
Je me permets de rappeler, par exemple, que l'abbaye du Mont Saint-Michel serait un monceau de ruines si la République ne l'avait sauvée à grand prix (un siècle de travaux très coûteux). Avant d'y ré-accepter la présence (très visible) de moines...
Donc : ne nous déchargeons pas de nos problèmes intra-catholiques en accusant la laïcité, qui n'y est souvent pour rien ! ]

réponse au commentaire

Écrit par : Bernadette / | 22/01/2018

à PP

> Essayez de parler témoignage d'Evangile à certains "jeunes militants cathos", vous verrez leur méfiance envers ces préoccupations qualifiées de "diversion pour ne pas participer à l'action politique" (sic). Quelle action politique d'ailleurs ? deuil de Fillon ? encenser Wauquiez ? prendre MMLP pour Jeanne d'Arc ?
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Écrit par : Quiniou / | 23/01/2018

SUR LES HYPOTHÈSES

> Je ne nie pas le sérieux de votre analyse sur le plan de la réalité des faits politiques.
Seulement, si je me base sur les témoignages que j'ai eu (des anciens me rapportant les pensées et actions de leurs parents), les chrétiens de base, sur mon petit coin de terre (quelques communes de l'agglomération lilloise), étaient persuadés qu'il ne s'agissait que d'une étape dans un travail de sape où les "bouffeurs de curés" auraient finalement le dernier mot.
D'autre part, les forbans savent très bien parer leurs intentions malhonnêtes d'un masque de respectabilité et d'honorabilité, voire de vertu et de piété, qui peut égarer même un chrétien sincère. Du genre : "je comprends et j'approuve vos scrupules, mais ce qui compte vraiment, ce sont les reliques - non l'objet précieux qui les renferme - et ce bâtiment qui les abrite et accueille les pèlerins ; avec l'argent que je vous propose, vous pourrez entretenir convenablement ce bâtiment et continuer d'accueillir les pèlerins. Vous accrocher à cet objet comme à un talisman, c'est plutôt un réflexe païen, non ?"

Bernadette

[ PP à Bernadette - Sans doute, mais le marchand d'art anglo-américain Joseph Duveen n'était ni catholique ni chrétien ; on l'imagine mal faisant assaut de dévotions avec des moines... ]

réponse au commentaire

Écrit par : Bernadette / | 23/01/2018

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