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19/05/2016

L'entretien du pape : [4] à propos de la laïcité

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Propos riche en perspectives :


 

La question  de la laïcité est embrouillée par la France officielle. On dit "laïcité" pour ne pas dire "refuge contre l'islamisme" : ce qui conduit à incriminer "toutes les religions", alors qu'une seule d'entre elles est le terrain exploité par les terroristes. Résultat : des tensions factices, envenimées par les médias et superposées aux problèmes de notre société.

D'où l'utilité d'un certain passage de l'entretien du pape à La Croix (voir nos trois précédentes notes) :

<< Un Etat doit être laïque. les Etats confessionnels finissent mal. Cela va contre l'histoire. Je crois qu'une laïcité accompagnée d'une solide loi garantissant la liberté religieuse offre un cadre pour aller de l'avant [...] On doit pouvoir professer sa foi non pas à côté mais au sein de la culture. La petite critique que j'adresserais à la France est d'exagérer la laïcité. Cela provient d'une manière de considérer la religion comme une sous-culture et non comme une culture à part entière. Je crains que cette approche, qui se comprend par l'héritage des Lumières, ne demeure encore. La France devrait faire un pas en avant à ce sujet pour accepter que l'ouverture à la transcendance soit un droit pour tous. >>

 

La pensée du pape (qualifiée de confuse par de "durs petits esprits" [1]) est claire, dense et riche en perspectives. Accusé par des énervés de "ne pas connaître la culture de notre vieux pays [2]", François la connaît au contraire - même si ses références (la spiritualité jésuite, Blondel, Maritain, Guitton, Lubac, Certeau) ne sont pas celles de la droite catholique française.

► Ce qu'il dit des Etats confessionnels est exact : notamment en France, où la politique religieuse Valois-Bourbons a dénaturé le monachisme [3], pollué les nominations épiscopales et fabriqué une somme de ressentiments envers l'Eglise qui a permis la déchristianisation totalitaire (mais efficace et durable) de 1792-1794.

"Une laïcité accompagnée d'une solide loi garantissant la liberté religieuse..." La définition papale est  sans ambiguité. Dire que François a tort d'utiliser le mot laïcité parce que celui-ci "a trop de sens possibles", c'est un mauvais procès, intenté par des gens dont l'arrière-pensée est indiscernable. Que voudraient-ils ? un Etat confessionnel ? et c'est au nom de ce songe creux qu'on critiquerait le pape ?

► D'autant que la charge de François contre le laïcisme officiel ne laisse place à aucune incertitude. Ce qu'il récuse (comme "laïcité exagérée" revendiquant "l'héritage des Lumières") consiste à nier le fait religieux, donc à prétendre imposer une certaine vision réductionniste de l'homme - avec tout ce qu'implique cette prétention : hier le totalitarisme de l'idéologie, aujourd'hui celui de la marchandise.

► François appelle la France à faire "un pas en avant". La suggestion est mal prise de ceux qui voudraient qu'elle fasse 224 pas en arrière (jusqu'à 1792), ou 228 pas en arrière (jusqu'à 1788). Il est temps de faire savoir aux Français que les rétrogrades ne représentent ni la laïcité,  ni le catholicisme.

 

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[1] disait Bernanos.

[2] Naguère Juppé disait de Benoît XVI : "ce pape commence à être un problème". Aujourd'hui les énervés de droite disent de François : "il y a un problème avec ce pape"  (hier sur Facebook).

[3] Sur les ravages de la "commende" royale dans les monastères, je me permets de conseiller - entre autres lectures - le chapitre 4 de mon livre Les romans du Mont Saint-Michel (Rocher 2011).

 

 

pape françois

 

Commentaires

VRAIE ET FAUSSE LAÏCITÉ

> Une des perspectives de ce propos, me semble-t-il, peut être de faire comprendre aux "laïcards" en quoi leur "laïcité exagérée" les fait sortir de la vraie laïcité, la vision de l'homme qu'ils entendent imposer tendant assez facilement à muer en religion de substitution à caractère officiel.
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Écrit par : Sven Laval / | 19/05/2016

FRANÇOIS ET BENOIT XVI

> François se situe ici dans la ligne de la pensée de Benoît XVI. Il l'a déjà mentionné explicitement :

"Le pape Benoît dans un discours — je ne me rappelle pas bien où — avait parlé de cette mentalité post-positiviste, de la métaphysique post-positiviste, qui conduisait pour finir à croire que les religions ou les expressions religieuses sont une sorte de sous-culture, qui sont tolérées, mais qui ne sont pas grand-chose, qui ne font pas partie de la culture éclairée. Et cela est un héritage des Lumières. Beaucoup de personnes parlent mal des religions, se moquent d’elles, disons qu’elles transforment en jouet la religion des autres, ces personnes provoquent et il peut arriver ce qui arrive si M. Gasbarri dit quelque chose contre ma mère. Il y a une limite.
Chaque religion a sa dignité, chaque religion qui respecte la vie humaine, la personne humaine. Et je ne peux pas me moquer d’elle. Et cela est une limite. J’ai pris cet exemple de la limite, pour dire que dans la liberté d’expression il y a des limites comme celles à l’égard de ma mère".

Source : http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2015/january/documents/papa-francesco_20150115_srilanka-filippine-incontro-giornalisti.html
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Écrit par : Alex / | 19/05/2016

BENOIT XVI AU BUNDESTAG

> C'était le discours de Benoît XVI au Bundestag en 2011 :
"Le concept positiviste de nature et de raison, la vision positiviste du monde est dans son ensemble une partie importante de la connaissance humaine et de la capacité humaine, à laquelle nous ne devons absolument pas renoncer. Mais elle-même dans son ensemble n’est pas une culture qui corresponde et soit suffisante au fait d’être homme dans toute son ampleur.
Là ou la raison positiviste s’estime comme la seule culture suffisante, reléguant toutes les autres réalités culturelles à l’état de sous-culture, elle réduit l’homme, ou même, menace son humanité.
Je le dis justement en vue de l’Europe, dans laquelle de vastes milieux cherchent à reconnaître seulement le positivisme comme culture commune et comme fondement commun pour la formation du droit, alors que toutes les autres convictions et les autres valeurs de notre culture sont réduites à l’état d’une sous-culture.
Avec cela l’Europe se place, face aux autres cultures du monde, dans une condition de manque de culture et en même temps des courants extrémistes et radicaux sont suscités.
La raison positiviste, qui se présente de façon exclusiviste et n’est pas en mesure de percevoir quelque chose au-delà de ce qui est fonctionnel, ressemble à des édifices de béton armé sans fenêtres, où nous nous donnons le climat et la lumière tout seuls et nous ne voulons plus recevoir ces deux choses du vaste monde de Dieu.
Toutefois nous ne pouvons pas nous imaginer que dans ce monde auto-construit nous puisons en secret également aux «ressources» de Dieu, que nous transformons en ce que nous produisons. Il faut ouvrir à nouveau tout grand les fenêtres, nous devons voir de nouveau l’étendue du monde, le ciel et la terre et apprendre à utiliser tout cela de façon juste".

Source : http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/speeches/2011/september/documents/hf_ben-xvi_spe_20110922_reichstag-berlin.html
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Écrit par : Alex / | 19/05/2016

@ Sven Laval

> La laïcité selon le "Tigre" (de mémoire) : "Il faut rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, et à César ce qui appartient à César. Tout appartient à César".
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Écrit par : Feld / | 19/05/2016

RELIGION D'ETAT ?

> Je me fais l'avocat du diable, au sujet du catholicisme religion d'Etat... en me plaçant du point de vue de l'athée pieux (ou du chrétien sincère à tendance néo-maurassienne).
Tout le monde est d'accord pour dire que tout Etat a besoin d'une... religion d'Etat. Une des religions révélées, employée en "mode dégradé" (comme disent les mili), c'est à dire en mode idéologique, ou une "religion séculière". En tout cas, un truc qui fasse marcher toute une population dans le même sens, en même temps (en gros, la rendre "gérable").
Dans ce cas : autant que cette religion, ce soit ... la bonne ?

Feld



[ PP à Feld :

- "Faire marcher toute une population dans le même sens" ? C'est la définition de "l'utilité de la religion" selon l'athéisme bourgeois : p. ex. Voltaire. Ou Bonaparte dans sa célèbre phrase à Hyde de Neuville (26/12/1807) : "Ce n'est pas que nous autres nobles ayons beaucoup de religion, mais elle est nécessaire pour le peuple..."

- Le christianisme (pris au sérieux) ne sert pas à "faire marcher le peuple". Le cas échéant il l'a poussé à la rébellion, parfois même... armée : insoumis irlandais des XVIe-XVIIe siècles, camisards, chouans, cristeros, pour ne parler que du passé).

- Si le christianisme devient religion officielle, il tend à remplacer la démarche de foi par le conformisme sociologique : et ça dégénère jusqu'à très mal finir.

- La raison d'être du christianisme est la rencontre personnelle du chrétien avec le Christ : sans elle, se poser en cathophile tombe vite dans la posture, le prétexte, l'athéisme pieux.

- On a rencontré ces récupérations (par des athées) et ces fourvoiements (de chrétiens) à toutes les époques de l'histoire : cf par exemple les années 1890 en France. On la voit ressurgir en force depuis 2013. L'actuelle incompréhension (voire la déloyauté) d'une partie du milieu envers le pape François est l'une des expressions de ce fourvoiement.

- Cela dit, la foi chrétienne (individuelle) déborde notamment en action dans la société. Mais le bien que les chrétiens peuvent faire à la société politique en tant que telle est un "surcroît" de leur foi au Christ, et dépend de son authenticité et de sa profondeur.

- L'abbé Maret en 1848 n'avait pas tort de dire : "jamais la religion n'a été plus nécessaire que dans une société démocratique", puisque la faille de la société démocratique est d'être livrée "sans contrepoids" aux fluctuations de l'opinion.
Mais pour rendre le service (bien commun) d'être ce "contrepoids", la religion dépend de la profondeur de son enracinement dans les âmes. C'est ce qui est menacé aujourd'hui, l'athéisme pieux tendant à mettre au placard la dimension de foi pour ne retenir que la dimension sociétale : on voudrait l'effet en négligeant la cause. Voire en l'écartant délibérément : cas des alliances avec la droite intellectuelle antichrétienne, dernière lubie d'intellos cathos.

- D'autres athées pieux voudraient, étant "de droite", combattre les conséquences sociétales du libéralisme tout en prônant... le libéralisme. S'allier à ceux-là (ou simplement se laisser influencer par eux), c'est à la fois : 1. ne rien comprendre à la situation du monde, 2. tourner le dos à l'Eglise vivante.
En effet la société est devenue post-démocratique : l'opinion est en grande partie formatée par l'immense pression des intérêts économiques et financiers. Résister à cela (en priorité !) est l'une des missions du chrétien dans la cité, comme l'explique le pape. Ce pape dont ne veulent pas entendre parler, précisément, ceux qui rêvent d'un "catholicisme officiel" servant à prôner on ne sait quel ordre moral tout en bénissant le libéralisme économique...

- Voilà la situation dans sa complexité. ]

réponse au commentaire

Écrit par : Feld / | 19/05/2016

@ Feld :

> Cette citation du "Tigre" ne peut qu'être prolongée par une remarque de Philippe Muray : "D'autant que César est en pleine forme lorsque Dieu lui fout la paix". On pourrait ajouter que Mammon l'est aussi dans les mêmes circonstances...
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Écrit par : Sven Laval / | 20/05/2016

@Sven Laval :

> C'est à nous, donc, de "mettre la pagaille" comme le demande le pape François, afin que cesse cette fausse paix qui laisse César tranquille. Nous devrions être bien davantage fauteurs d'intranquillité.
C'est la remarque fameuse d'un prêtre à qui Mme Mauriac demandait pourquoi il était entré dans la vocation sacerdotale : "Mais pour tout faire sauter, madame !"
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Écrit par : Alex / | 20/05/2016

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